Et si le plus grand risque de l’intelligence artificielle n’était pas la machine, mais l’homme ? En promettant de dépasser l’intelligence humaine et même de vaincre la mort, les champions de l’IA flirtent désormais avec la démesure. Une dérive que les Grecs antiques appelaient déjà l’hubris.
Le 25 juin, j’ai assisté à l’assemblée générale de SoftBank. Un seul mot me vient à l’esprit pour résumer cette réunion : l’hubris.
Durant l’Antiquité, les Grecs définissaient ainsi la démesure née de l’orgueil, cette conviction que plus rien ne peut nous arrêter. Eschyle résumait ce danger par une formule restée célèbre :
« La démesure, en mûrissant, produit l’épi de l’erreur, et la moisson qu’on en lève n’est faite que de larmes. »
Pendant longtemps, ce concept semblait réservé aux tragédies antiques. Pourtant, il réapparaît aujourd’hui avec étonnamment de force dans le débat autour de l’intelligence artificielle.
L’industrie nourrit depuis toujours un rêve : créer une ASI (Artificial Super Intelligence), une intelligence artificielle capable non seulement de raisonner de manière générale, mais aussi de dépasser les capacités intellectuelles humaines. Pour beaucoup, c’est le Graal absolu de la technologie moderne, celui que la science-fiction imagine depuis des décennies à travers Star Trek, Star Wars ou encore 2001, l’Odyssée de l’espace.
L’étape ultime consisterait ensuite à donner un corps à cette intelligence en la combinant à la robotique humanoïde.
Schéma illustrant les trois niveaux théoriques d’évolution de l’intelligence artificielle : IA spécialisée, AGI et ASI.
Source : Jedha.
Une technologie devenue stratégique
Il n’y a pas si longtemps, dans cette vidéo, Elon Musk lui-même mettait en garde contre les risques potentiels de l’intelligence artificielle.
Lors de la dernière réunion du Cercle Agora Sigma, j’expliquais d’ailleurs qu’un modèle d’IA « frontier », c’est-à-dire de tout premier plan, pourrait devenir pour un État un actif stratégique plus important encore qu’une arme nucléaire.
Dans ce contexte, la France a des raisons d’être optimiste. À ce jour, Mistral demeure l’unique acteur européen capable de proposer une alternative crédible aux géants américains et chinois. Certes, l’entreprise reste encore éloignée des performances affichées par des modèles comme Claude d’Anthropic ou Qwen d’Alibaba. Mais après avoir figuré parmi les rares nations à maîtriser la technologie nucléaire, la France peut légitimement espérer disposer un jour d’une intelligence artificielle de premier rang.
Comme je le répète souvent, l’IA n’est ni une technologie « bonne » ni une technologie « mauvaise ». Elle est fondamentalement neutre. C’est l’usage que nous en faisons qui la rend bénéfique ou dangereuse.
Pour cette raison, les appels à un moratoire mondial, comme celui proposé par Anthropic, me semblent irréalistes. Même si certains pays choisissaient de ralentir, rien ne garantirait que leurs concurrents fassent de même. La course technologique continuerait.
De l’enthousiasme à la démesure
Là où mes inquiétudes commencent, c’est lorsque l’enthousiasme se transforme en certitude.
Nous sommes entrés dans une phase où l’intelligence artificielle est fréquemment présentée comme la solution à tous les problèmes de l’humanité. Certains y voient déjà le remède aux crises économiques, aux maladies, au vieillissement, voire à la mort elle-même.
Cette vision nourrit aujourd’hui des valorisations que nous n’avions plus observées depuis longtemps.
La dispersion des rendements au sein du S&P 500 en fournit une illustration frappante. L’écart de performance entre les entreprises atteint des niveaux historiquement élevés, signe qu’une poignée de sociétés liées à l’intelligence artificielle concentre désormais l’essentiel de l’attention des investisseurs.
Dispersion des rendements des actions du S&P 500 sur trois mois, de 1980 à 2025.
Source : JPMorgan.
Bien sûr, la bulle Internet des années 2000 était elle aussi marquée par l’exubérance. Mais il existait alors une différence fondamentale : personne ne considérait Internet comme une technologie susceptible de remplacer l’homme lui-même.
L’IA, elle, soulève cette possibilité.
Pour la première fois dans son histoire, l’humanité travaille à la création d’outils capables non seulement d’augmenter sa productivité, mais aussi de produire de nouvelles connaissances, de résoudre des problèmes complexes et potentiellement d’innover de manière autonome.
C’est cette perspective qui alimente aujourd’hui la fascination collective.
La tentation de la toute-puissance
Au cœur de cette dynamique se trouve une philosophie devenue très influente dans la Silicon Valley : l’accélérationnisme.
L’idée est simple. Si l’innovation résout les problèmes de l’humanité, alors il faut accélérer l’innovation autant que possible.
Cette vision poursuit souvent deux objectifs ultimes : l’émergence d’une superintelligence artificielle et l’allongement radical de la durée de vie humaine.
Je dois l’admettre : je partage en partie cette ambition. Je crois profondément que le progrès technologique améliore la condition humaine et qu’une civilisation a besoin d’objectifs ambitieux.
Mais l’ambition peut parfois glisser vers autre chose : la fascination pour le pouvoir.
Or, plus le temps passe, plus j’ai le sentiment que certains acteurs du secteur s’intéressent davantage à cette perspective de puissance qu’aux bénéfices concrets de la technologie.
Ce qui m’a le plus surpris ces derniers mois, c’est de voir cette logique gagner l’Asie, continent que j’associais jusqu’ici à des valeurs de transmission, de continuité et de modération.
Le cas SoftBank
L’exemple le plus frappant est sans doute celui de Masayoshi Son.
Lors de la dernière assemblée générale de SoftBank, le fondateur du groupe japonais, aujourd’hui âgé de 68 ans, a affirmé que son objectif n’était plus simplement de transmettre l’entreprise aux générations suivantes. Son ambition est désormais d’amener SoftBank jusqu’à l’ASI.
En entendant cette affirmation, j’ai eu l’impression qu’un projet construit pendant plusieurs décennies était totalement remis en question à cause de l’explosion de l’intelligence artificielle.
L’ambition est une qualité. Je suis souvent le premier à regretter son absence en Europe. Mais il existe une frontière entre l’ambition et le rêve.
Vous ne rêvez pas, ce visuel est bien issu de l’assemblée générale de SoftBank : le projet de superintelligence artificielle (ASI) est désormais au cœur de la vision stratégique de Masayoshi Son.
Source : SoftBank.
Cette ambition se traduit également dans les objectifs financiers affichés par le groupe.
Masayoshi Son estime ainsi que SoftBank pourrait atteindre une valeur d’actifs de 1 quadrillion de yens dans les quatorze prochaines années. Un montant colossal, représentant une part significative de la masse monétaire japonaise actuelle.
SoftBank ambitionne de porter sa valeur nette d’actif à 1 quadrillion de yens à long terme.
Source : SoftBank.
Nous sommes ici à une échelle de projection rarement observée dans l’histoire économique contemporaine.
Le signal d’une bulle ?
L’IA transformera probablement profondément l’économie mondiale.
Elle bouleversera de nombreux secteurs et contribuera à des avancées considérables. Sur ce point, je n’ai aucun doute.
Ce qui m’interpelle davantage, c’est l’évolution du discours de ses principaux promoteurs.
Lorsque les dirigeants de la tech évoquent des centaines de milliards comme s’il s’agissait de dizaines de millions, lorsqu’ils promettent une intelligence supérieure à l’homme dans un horizon de quelques années, lorsqu’ils se représentent eux-mêmes comme les artisans directs d’une nouvelle étape de l’évolution humaine, il devient difficile de ne pas voir apparaître les signes classiques de l’hubris.
L’une des diapositives présentées lors de l’assemblée générale de SoftBank en offre une illustration saisissante :
« Ce qui compte, ce ne sont pas les œufs. C’est l’oie elle-même. La véritable valeur réside dans sa capacité à continuer à pondre des œufs. » Source : SoftBank.
Le message est clair : l’objectif n’est plus de créer de la valeur ponctuellement, mais de bâtir le moteur ultime de création de valeur.
Vision légitime ou excès de confiance ? Chacun se fera son opinion.
Pour ma part, je considère que l’hubris constitue souvent un indicateur avancé des grandes bulles spéculatives.
Je ne vous écris pas pour vous encourager à vendre le secteur ni à prendre des positions spéculatives agressives. Je vous écris simplement pour rappeler une règle intemporelle des marchés : lorsqu’une industrie se voit déjà maîtresse de l’avenir, la prudence mérite de reprendre sa place.
Oui, l’intelligence artificielle représente probablement une révolution majeure.
Oui, elle transformera nos sociétés.
Mais lorsque l’enthousiasme se change en certitude et que l’ambition devient démesure, l’histoire financière nous enseigne qu’il faut rester vigilant.
Car comme le rappelaient déjà les Grecs il y a plus de deux millénaires, la démesure finit souvent par produire davantage de larmes que de miracles.






