Après près d’une décennie de crises, de revers industriels et de pertes abyssales, Boeing signe un retour inattendu dans le vert. Résultats financiers redressés, commandes en forte hausse, cadences de production relancées et programmes clés enfin stabilisés : l’avionneur américain semble avoir réussi sa mue. Derrière ce rebond, c’est toute une stratégie industrielle qui a été remise à plat.
Un véritable retour en grâce : c’est ainsi que l’exercice 2025 de l’avionneur Boeing pourrait être caractérisé. Après des années de pertes, des accidents mortels et des retards sur le programme 777X, le constructeur a terminé l’année sur une bonne nouvelle financière en réalisant un résultat net positif.
Pour la première fois depuis 2018, Boeing peut se prévaloir d’avoir bouclé un exercice dans le vert. Il a généré un gain comptable de 1,89 milliard de dollars. Certes, cela reste modeste, mais cela représente une amélioration significative par rapport aux 11,87 milliards de dollars de pertes enregistrées en 2024.
Même si le gain est principalement dû à la vente de sa filiale de logiciels de navigation, le résultat d’exploitation reste bien orienté avec une perte qui se serait réduite, hors opération de scission, à seulement 7 milliards de dollars.
Mieux encore, le constructeur américain a signé un excellent exercice 2025 sur le plan commercial. Avec plus de 1 170 commandes d’appareils, il s’est permis de repasser devant Airbus en terme de prises de commandes (1 000 appareils sur l’année).
Make American Planes Great Again
Depuis près de dix ans, les revers se multipliaient pour l’avionneur. Il faut revenir à l’exercice 2018 pour retrouver un exercice bénéficiaire – soit bien avant la crise qui a frappé le secteur aérien durant la pandémie.
Ses problèmes étaient donc structurels, et non conjoncturels. Il aura donc fallu une reprise en main complète de la stratégie du groupe pour redresser la barre : réorganisation du découpage des responsabilités avec les sous-traitants, changement de perception du risque et plus de rigueur dans les processus de certifications. Certains anciens salariés évoquaient même un nécessaire retour à la philosophie passée du constructeur qui faisait prévaloir les considérations industrielles sur la performance financière.
Quoi qu’il en soit, la mission est réussie.
Les problèmes de conception du 737 MAX sont réglés, et l’avion a retrouvé ses homologations. Mardi dernier, l’avionneur a encore engrangé une nouvelle commande de 20 appareils (dont 10 fermes) lors du Singapore Airshow. L’autorité de tutelle américaine (FAA) a également relâché les limites imposées à Boeing en termes de cadence de production. Le plafond, fixé à 38 appareils par mois, a été relevé à 42 et devrait être porté à 52 avions par mois si l’augmentation de cadence ne conduit pas à une baisse de la qualité.
Cet été, Boeing livrera également les premiers exemplaires de la version lourde du 787 Dreamliner. Certifié pour pouvoir décoller avec une masse maximale augmentée, cette nouvelle version pourra parcourir 750 km supplémentaires ou emporter jusqu’à 6 tonnes de fret de plus lors de chaque vol.

Le 787 Dreamliner, nouvelle coqueluche des compagnies aériennes pour sa sobriété, va être décliné en version lourde cette année. (Photo : Boeing)
Avec la reprise des livraisons de son mono-couloir et la révision du Dreamliner qui peut enfin faire face à l’A350 d’Airbus – jusqu’ici indétrônable pour les très longs-courriers – Boeing peut de nouveau couvrir toute la gamme des besoins des compagnies aériennes. Ces appareils étant modernisés avec des matériaux et des motorisations de dernière génération, ils s’avèrent par ailleurs extrêmement compétitifs.
Même le 777X, programme maudit avec plus de six ans de retard et 15 milliards engloutis, entre dans une nouvelle phase.
Selon l’avionneur, un premier vol d’appareil totalement configuré aura lieu au mois d’avril. Si les tests au sol qui se déroulent actuellement dans l’usine d’Everett sont concluants, le D-ABTA vendu à Lufthansa réalisera son vol inaugural au printemps, ouvrant la voie à sa certification définitive. La livraison de ce premier appareil marquera le début d’une séquence particulièrement lucrative pour l’avionneur dans la mesure où la compagnie allemande a commandé pas moins de 27 appareils.
Livraisons et facturations repartent à la hausse
En plus des changements stratégiques, Boeing a remis à plat son outil industriel. Les relations avec les sous-traitants ont été clarifiées et les mouvements sociaux se sont apaisés.
Cette conjonction de facteurs a permis de faire bondir les livraisons d’appareils sur l’année 2025. Alors que seuls 348 avions civils avaient été livrés en 2024, le nombre a atteint les 600 l’an dernier. Cela a permis aux facturations d’augmenter en conséquence, et l’activité de la division a quasiment doublé sur un an, dépassant les 41 milliards d’euros.
L’activité de défense et la branche spatiale ne sont pas en reste, avec un chiffre d’affaires en hausse de 14 % sur un an, à plus de 27 milliards de dollars. Malgré une perte comptable exceptionnelle de 565 millions de dollars suite au dépassement de budget de R&D sur le programme d’avion ravitailleur KC-46, la division a fortement réduit ses pertes. Alors qu’elle avait englouti 5,4 milliards de dollars l’an passé, la perte nette n’est plus que d’un montant symbolique de 128 millions de dollars.
Entre une activité industrielle de plus en plus rentable et des prises de commandes qui s’envolent, les actionnaires ont de quoi retrouver le sourire après des années difficiles. Mieux encore, ils peuvent s’attendre à voir Boeing bénéficier d’une confortable rente de situation. L’augmentation du parc mondial d’appareils en service rend la contribution de la branche « services » dans les comptes de plus en plus significative.
À mesure que le nombre d’avions civils en service augmente, les besoins en formation, maintenance et service après-vente progressent mécaniquement. Le chiffre d’affaires de ces activités représente déjà plus de 20 milliards d’euros, soit presque autant que la division défense & spatial… et sa rentabilité est sans commune mesure. Avec une marge brute de 64 %, Boeing vend ses services au prix de l’or. Ils lui ont ainsi rapporté plus de 13 milliards de bénéfices l’an passé.
Un chiffre qui devrait encore augmenter dans les prochains exercices, jusqu’à potentiellement faire de Boeing, non plus un industriel qui vend des produits au coup par coup, mais plutôt un fournisseur de services qui engrange des revenus récurrents de la part d’une clientèle captive.

