Après des années de croissance poussive, Getlink prépare une montée en puissance sans précédent du trafic ferroviaire sous la Manche. Nouveaux marchés, diversification énergétique et ambitions renouvelées : le groupe veut enfin transformer son infrastructure en moteur de croissance durable.
Le moins que l’on puisse dire est que le tunnel sous la Manche n’a pas été la corne d’abondance qu’anticipaient les investisseurs lors de son ouverture. Après des difficultés financières durant les premières années, l’activité a rapidement atteint un plafond de verre et les évolutions du chiffre d’affaires tiennent plus de changements de politique tarifaire que de la réelle progression du service rendu.
Lors de l’ouverture de la liaison, en 1994, il était prévu que le trafic Eurostar atteigne trente ans plus tard, les 25 millions de passagers par an. Trois décennies se sont écoulées, et le tunnel est loin d’avoir atteint cette fréquentation. Si le nombre de passagers Eurostar a connu une hausse importante entre 2024 et 2025, progressant de 5 %, il est toujours inférieur à 12 millions de sièges vendus.
Malgré un bond de 5 % sur un an, le nombre de passagers transportés par Eurostar en 2025 n’a progressé que de 1 % par an depuis… 2018. Infographie : Getlink
Malgré le dynamisme de la ligne Londres-Amsterdam, qui a connu un envol de 18 % de sa fréquentation suite à la réouverture de la desserte directe entre les deux villes en avril 2025, la liaison transmanche ne fonctionne toujours qu’à la moitié de sa capacité prévue.
Cette stagnation pourrait bien toucher à sa fin. Le nouveau plan de la direction de Getlink (ex-Groupe Eurotunnel) prévoit d’atteindre les 14 millions de passagers par an avant la fin de la décennie. A horizon 2035, c’est le seuil des 22 millions de passagers par an qui est visé – de quoi s’approcher de la cadence imaginée lors de l’inauguration du tunnel.
Le tunnel sous la Manche prêt à changer de cadence
La domination de l’axe Londres-Paris-Bruxelles, à peine contestée par la desserte d’Amsterdam, pourrait bientôt toucher à sa fin.
Dans les prochaines années, Getlink prévoit d’accueillir des trains circulant vers l’Allemagne. Ils desserviront les villes de Cologne et Francfort. D’autres iront jusqu’en Suisse, roulant jusqu’à Genève et Zurich. Selon les estimations de la direction, la rapidité des trains à grande vitesse et la facilité de desserte des centres-villes (contrairement à l’avion qui oblige à de longs trajets vers et depuis les aéroports) devraient permettre d’atteindre une part de marché de 40 % sur les déplacements de Londres vers l’Allemagne, et 30 % pour les voyages vers la Suisse. L’opérateur Eurostar promet un temps de trajet porte à porte de seulement cinq heures entre la capitale britannique et Francfort, et moins de cinq heures et demie pour relier Genève.
En parallèle, de nouvelles compagnies ferroviaires devraient s’inviter sur la liaison historique Londres-Paris. L’Italien Trenitalia, déjà connu pour ses rames à grande vitesse circulant sur l’axe Paris-Lyon-Marseille aux côtés des TGV opérés par la SNCF, pourrait faire rouler jusqu’à dix rames dans le tunnel sous la Manche. Il pourrait ainsi assurer le transport de 4 millions de passagers par an, soit plus du tiers de l’activité actuelle d’Eurostar.
Le groupe Virgin, basé au Royaume-Uni, devrait également se lancer dans l’aventure avec une commande de 12 trains. Construits par Alstom (comme ceux d’Eurostar), ils permettraient de faire circuler jusqu’à six millions de passagers par an. Si la commande des rames n’a pas encore été confirmée, elle pourrait être officialisée sous peu et Virgin pourrait vendre ses premiers billets dès la fin de la décennie.
Outre ces près de 10 millions de passagers potentiels transportés par Trenitalia et Virgin, il se murmure que l’Espagnol Evolyn serait également en pourparlers pour lancer à son tour une offre commerciale.
Avec ces offres supplémentaires, la cible des 25 millions de passagers par an d’ici une dizaine d’années n’a rien d’impossible. Pour Getlink, cet objectif permet d’anticiper – enfin – une hausse significative du chiffre d’affaires.
Getlink : une augmentation d’activité nécessaire
La stagnation du volume d’activité d’Eurotunnel devenait un vrai problème pour les investisseurs. En 2018, le chiffre d’affaires était de 956 M€. En 2025, il n’avait progressé que jusqu’à 1,19 Md€, soit une modeste hausse de 25 % en sept ans.
Certes, cette progression représente une hausse annualisée de 3,2 %, plus de trois fois plus rapide que celle du nombre de passagers transportés sur la même période (1,06 %)… mais elle doit être corrigée de l’inflation, qui a été de 17,2 % sur la même période. Une fois corrigée de la hausse de l’indice des prix à la consommation (IPC) entre 2018 et 2025, la progression du chiffre d’affaires en euros constants n’atteint plus que 1,12 % par an. Autant dire que le groupe ne fait pas plus d’argent par passager transporté qu’il y a des années de cela : augmenter le trafic est crucial pour espérer faire augmenter le volume d’affaires.
Dès 2028, le groupe profitera en prime du lancement d’un programme de production d’énergie solaire ambitieux. Capable de couvrir 12 % des besoins en électricité, il permettra de décorréler les coûts de fonctionnement des prix de marché de l’électricité. Ce qui était fait jusqu’ici par la conclusion de coûteux contrats à terme sera désormais assuré par la production en interne d’électrons, non soumise aux fluctuations du marché.
Dans le même temps, le transfert d’énergie entre le Royaume-Uni et l’Europe par la liaison Eleclink – capable de faire circuler jusqu’à 1 GW de puissance électrique (l’équivalent d’un réacteur nucléaire) – continue d’apporter des revenus significatifs. Année après année, sa contribution à l’EBITDA de Getlink dépasse les 150 M€, soit 17 % de l’EBITDA total. Son successeur, ElecLink 2, est à l’étude pour doubler la capacité de l’interconnexion.
Avec Eleclink, le groupe Getlink peut transporter l’équivalent de la production d’un réacteur nucléaire entre la France et l’Angleterre. Une capacité qui a vocation à doubler dans les prochaines années. Photo : Getlink
Entre la hausse prévue du trafic, la production interne d’énergie, et le potentiel doublement de l’activité de transmission d’électricité, les relais de croissance ne manquent pas pour Getlink. De quoi justifier une poursuite de la hausse de l’action, qui s’octroie déjà 10 % sur un an.



