Dans un monde privé d’une part essentielle de ses flux pétroliers, BP aurait pu s’imposer comme le fournisseur incontournable des économies asiatiques en détresse. Mais au lieu de capitaliser sur cette fenêtre historique, le groupe s’enlise dans une crise interne qui inquiète actionnaires et investisseurs.
La période actuelle aurait dû être un âge d’or pour le pétrolier BP. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, le monde a perdu près de 20 % de ses approvisionnements en pétrole et en gaz, et le prix des hydrocarbures s’est envolé.
Alors que près de 20 millions de barils de brut et de produits raffinés passaient chaque jour par le détroit avant sa fermeture, les équilibres d’approvisionnement mondiaux ont été bouleversés. Au-delà du simple coût, c’est la disponibilité même de l’énergie qui est devenue cruciale : pour les consommateurs asiatiques, traditionnellement très dépendants du Moyen-Orient, la question n’est plus tellement de savoir combien coûte un baril de brut ou un mètre cube de gaz mais plutôt qui est encore en mesure de les fournir.
Dans ce contexte inédit, l’énergéticien BP était dans une situation idéale.
La localisation de ses forages lui permet d’être peu concerné par la fermeture du détroit d’Ormuz. Avec une production s’établissant aux alentours des 2,3 millions de barils (toutes huiles confondues), et de 4 millions de pieds-cubes de gaz naturel par jour, le groupe était parfaitement placé pour être le fournisseur de la dernière chance de ses clients aux abois. Ses actionnaires pouvaient ainsi anticiper un exercice 2026 exceptionnel.
Las, les déboires internes font planer le doute quant à l’avenir du groupe. La semaine dernière, son président Albert Manifold a été remercié après seulement huit mois à la tête du conseil d’administration. L’action BP creuse ses pertes, et a déjà effacé la moitié de la hausse accumulée depuis le début d’année. Avec une baisse de près de 10 % sur le mois de mai, c’est même près des deux tiers de la hausse depuis le début du conflit qui ont été retracés.
Evolution du cours de l’action BP à la Bourse de Londres. Après avoir gagné près de 25 % durant le seul mois de mars, les deux tiers du terrain ont été perdus en mai.
Infographie : TradingView
BP : l’incroyable gâchis d’une situation idéale
La fermeture du détroit d’Ormuz a créé une véritable foire d’empoigne sur la production marginale d’hydrocarbures disponible. Comme lors du pic de production de pétrole conventionnel en 2005, la surenchère sur les prix cache en réalité une véritable pénurie de matière première, plus particulièrement pour les consommateurs les plus éloignés des producteurs.
Ce ne sont d’ailleurs pas les pays les plus dépendants des exportations iraniennes qui se trouvent dans une situation critique, mais ceux qui sont dans l’incapacité d’assurer leur niveau de consommation, soit par emploi de réserves, soit en s’appuyant sur de nouveaux fournisseurs.
Preuve en est la Chine, qui voyait 40 % de ses importations de brut transiter par le détroit, et dont les approvisionnements énergétiques sont encore assurés à court terme. Le pays peut d’une part s’appuyer sur d’importantes réserves stratégiques, et n’hésite pas, par ailleurs, à valoriser sa relation particulière avec la Russie pour substituer les hydrocarbures russes à ceux provenant du Moyen-Orient.
A contrario, l’Inde dont 45 % du pétrole brut, 50 % du GNL et 85 % du GPL transitaient par le détroit se trouve dans une situation dramatique. Même si le gouvernement a immédiatement annoncé un plan pour diversifier ses approvisionnements vers l’Afrique et l’Amérique du Sud, la plus grande démocratie du monde fait face à une pénurie d’énergie sans précédent. Les appels à la sobriété des autorités se multiplient, avec des incitations à annuler les voyages non essentiels, recourir au travail à domicile et au covoiturage pour les déplacements inévitables.
La situation n’est guère plus reluisante en Corée du Sud, à Taiwan, et au Japon. Ces pays, malgré le dynamisme de leur économie, ne disposaient pas de stocks d’énergie importants et de partenaires commerciaux de substitution. Ils sont donc contraints à chercher en urgence des sources d’approvisionnement alternatives.
BP avait toutes les cartes en main pour répondre à cette demande inédite.
Pour des raisons historiques, le groupe ne faisait transiter que 100 000 barils par jour de brut par le détroit d’Ormuz, soit moins de 4,5 % de sa production journalière totale. Si le chiffre était légèrement plus important pour le gaz naturel (entre 5 % et 10 % selon les estimations), la perte temporaire de cette production reste tout à fait raisonnable.
De fait, le résultat net du groupe (au coût de remplacement des matières premières) a bondi de +136 % entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026. Le dividende a été augmenté de 4 %, et la dette a été réduite de 1,4 Md$ sur un an.
Mais les marchés ont vu le verre à moitié vide, et s’inquiètent avant tout du mouvement de chaises musicales à la tête du groupe.
Une gouvernance aux abois
La semaine dernière, le président de BP a été brutalement remercié. Le conseil d’administration a fait état de « graves préoccupations » liées à « sa conduite », sans donner plus d’explications.
Les raisons doivent être des plus sérieuses dans la mesure où Albert Manifold n’avait rejoint la tête du groupe que le 1er octobre dernier. Il succédait à Helge Lund, qui avait été pour sa part remercié après la tentative avortée de diversification dans les énergies renouvelables qui avait conduit à une perte de 5 Mds$.
Le départ précipité d’Albert Manifold ne peut que faire penser à celui de Bernard Looney qui, après 21 ans au poste de directeur général, avait dû présenter sa démission en 2023 pour avoir eu une relation non divulguée avec une employée. Son successeur n’est resté à son poste que deux ans, avant d’être remplacé il y a deux mois par Meg O’Neill.
Ce jeu de chaises musicales permanent ne convainc ni les marchés, ni les actionnaires. Près d’un cinquième des votants s’étaient exprimés contre la nomination d’Albert Manifold. Et lors de la dernière assemblée générale, deux résolutions portées par Meg O’Neill ont été rejetées.
Alors que la production de pétrole de BP devrait stagner, voire légèrement baisser cette année, l’ancienne Compagnie pétrolière anglo-persane ressemble de plus en plus à un navire sans capitaine.
Pour qui veut profiter de la hausse du prix des hydrocarbures en s’exposant aux majors occidentales, il existe de nombreuses alternatives pour lesquelles le risque de gouvernance est bien moins important (j’en recommande certaines ici). D’autant qu’avec un coût de production marginal de l’ordre de 70 $/bl, la rentabilité n’est absolument pas garantie en cas de reflux des prix du brut dans les prochains mois.


