Les contrats à terme perpétuels ou « perp » sont en train d’entrer aux États-Unis, avec leur lot d’effet de levier, de trading 24 heures sur 24 et de milliards de dollars de transactions. Coinbase, Robinhood, Kalshi et le CME se disputent déjà les places autour de la table. La guerre ne fait que commencer.
Un trader de Jakarta veut détenir des actions Tesla. Mais il ne peut pas ouvrir de compte chez Schwab, n’a pas accès à un courtier aux États-Unis et, de toute façon, son marché boursier est fermé lorsque celui des États-Unis ouvre.
Il y a cinq ans, l’histoire s’arrêtait là. Point final.
Mais les temps ont changé.
De nos jours, cette même personne à Jakarta peut investir quelques centaines de dollars en stablecoins pour acheter 20 actions Tesla à 3 heures du matin, sans passer par un courtier, sans passeport et sans que Wall Street n’intervienne dans la boucle.
Et d’ailleurs… au trimestre dernier, un tiers de toutes les plateformes d’échange de cryptomonnaies décentralisées ont eu un rapport avec des actions et d’autres actifs du monde réel.
Et cela a tout à voir avec un produit appelé « contrat à terme perpétuel » (« perpetual futures », ou encore « perp »).
Des paris non soumis à des horaires
En fait, si l’on fait abstraction du jargon, un perp est simplement un pari sur l’évolution d’un cours, assorti d’un compteur qui tourne en continu.
Vous investissez 100 $. Vous contrôlez 2 000 $. Vous pariez que le cours va grimper ou qu’il va baisser. Il n’y a pas de date d’expiration.
Vous pouvez donc le détenir pendant une minute ou pendant un an.
Ce compteur, c’est le taux de financement : un petit paiement périodique qui s’effectue entre les traders positionnés à la hausse et ceux positionnés à la baisse, afin que le prix du contrat reste étroitement aligné sur celui de l’actif sous-jacent.
Et c’est tout. Le produit se limite à cela.
Et peu importe l’actif : il peut s’agir du Bitcoin, du pétrole, de l’indice S&P 500 ou de Tesla.
Ce qui est fou, c’est qu’environ 70 % de toutes les transactions réalisées sur les plateformes d’échange de cryptomonnaies sont des contrats à terme perpétuels. L’an dernier, quelque 6 000 Mds$ ont changé de main.
Pour vous donner une idée, cela représente environ un quart de tout ce qui s’est échangé l’an dernier sur toutes les places boursières américaines.
Un produit financier – en grande partie illégal aux États-Unis, je le rappelle – réalise donc, dans l’ombre, un quart des volumes enregistrés à Wall Street.
Et voici la partie sur laquelle tout le monde se trompe.
« Perp » : la charrue avant les bœufs… volontairement
Tout le monde pensait qu’il y aurait d’abord les actions tokénisées, puis que les paris se construiraient dessus.
C’est le contraire qui s’est produit : les contrats à terme perpétuels sont arrivés en premier.
Et la raison est limpide.
Une action tokénisée a besoin d’un cadre réglementaire.
Quelqu’un doit détenir les actions réelles, et il faut un dépositaire autorisé, un émetteur et une réponse à fournir à la SEC.
Or, un « perp » n’a besoin que d’informations sur les cours.
Par conséquent, le pari est arrivé avant d’avoir quelque chose sur quoi parier.
Voilà pourquoi notre trader de Jakarta pariait sur Tesla bien avant de pouvoir acheter l’action Tesla tokénisée.
Et voici pourquoi les Américains devraient être attentifs à présent.
Jusqu’au printemps dernier, ils ne pouvaient pas toucher aux contrats à terme perpétuels.
Le produit n’était accessible qu’en dehors des États-Unis.
C’est ainsi que Binance est devenue la plus grande plateforme d’échange du monde.
C’est ainsi que FTX est devenue assez vaste pour s’effondrer.
Le monde a eu accès à une fenêtre de 24 heures – avec effet de levier et sans formalités – sur des actions et des cryptomonnaies américaines, alors même que les Américains étaient les seuls à en être exclus.
Et ce n’est pas comme si la demande était inexistante.
Pendant dix ans, les Américains ont dû se contenter d’une version plus lourde : des options avec une date d’expiration, des ETF à effet de levier qui s’érodent avec le temps et des positions sur marge sur lesquelles il faut payer des intérêts.
Avec un « perp », il n’y a ni pendule qui tourne ni érosion. Le coût du levier reste, mais il est variable et, selon le marché, c’est parfois le trader d’en face qui le paie.
Mais les contrats à terme perpétuels « rentrent à la maison », désormais.
Panique au CME
Le 29 mai, la CFTC a autorisé un « perp » sur le Bitcoin, sur le marché prédictif Kalshi. Le même jour, elle a autorisé Coinbase à en proposer.
Coinbase propose désormais aux clients américains de se positionner sur l’indice S&P 500 avec un effet de levier pouvant atteindre 20.
Robinhood a racheté une place de marché agréée par la CFTC afin de lancer sa propre plateforme de marchés prédictifs.
Puis, en juin 2026, le Chicago Mercantile Exchange (CME) a poursuivi le régulateur américain [NDLR : la CFTC] pour tenter de bloquer cette évolution, invoquant un « préjudice concurrentiel manifeste ».
(Traduction : ils ont vu les chiffres, et ils n’ont pas aimé ce qu’ils ont découvert.)
Mais il est trop tard.
Et il existe deux portes d’entrée.
Première porte : le monde entier achète l’Amérique. Cette porte est déjà ouverte. Et elle est déjà vaste. Elle est opérée par des plateformes d’échange de cryptomonnaies que personne n’a agréées à Washington.
Deuxième porte : les Américains achètent des contrats à terme perpétuels. Cette porte est en train de s’ouvrir. Et cette ouverture donne déjà lieu à une bataille entre Coinbase, Robinhood et Kalshi, tandis qu’un acteur historique — le CME — tente de défendre sa position devant les tribunaux. Et voici ce qu’ils se disputent : sur ces 90 000 Mds$ de transactions, des frais sont prélevés à chaque passage, à l’ouverture comme à la clôture des positions.
Or quelqu’un se trouvera là, à chaque fois.
Et les entreprises qui s’y trouveront prendront de l’envergure. Celles qui n’y seront pas, quant à elles, engagent des poursuites.
C’est une guerre. Et je vous en dirai plus la semaine prochaine.
Restez bien à l’écoute !

