À Wall Street, l’envolée de la dette sur marge ravive les souvenirs de 1929 et de la bulle Internet. Pourtant, selon Enrique Abeyta, un examen attentif des données montre que l’indicateur est largement mal interprété. Le problème ne viendrait pas des chiffres… mais de la manière dont on les présente.
par Enrique Abeyta
La dette sur marge n’a jamais été aussi élevée. Selon les dernières données, les investisseurs américains ont emprunté près de 1 500 Mds$ pour financer leurs achats d’actions. Une envolée qui, pour beaucoup, rappelle des heures sombres : à Wall Street, les grandes crises ont souvent été précédées par un recours massif à l’effet de levier.
De 1929 à la bulle Internet, l’histoire semble se répéter.
Du moins, en apparence.
Car derrière ces chiffres spectaculaires, une question essentielle se pose : regarde-t-on vraiment ces données de la bonne manière ?
Un indicateur mal compris
La dette sur marge est un outil classique : les investisseurs empruntent auprès de leur courtier pour augmenter leur pouvoir d’achat. Rien de nouveau. Utilisée de manière responsable, elle peut constituer un outil financier efficace. Mais elle amplifie également le risque. Elle peut accroître les gains en période de hausse des marchés. Et lorsque les marchés baissent, elle peut accélérer les pertes.
C’est pour cette raison que cet indicateur est scruté de près. Un endettement excessif peut transformer une correction en chute brutale, les investisseurs étant forcés de liquider leurs positions.
Jusqu’ici, le raisonnement tient. C’est la manière de présenter les données qui pose problème.
Le piège du PIB
La plupart des graphiques relayés ces derniers mois comparent la dette sur marge au PIB américain. Le résultat est impressionnant : rapportée à la taille de l’économie, la dette semble hors de contrôle. De quoi alimenter les scénarios de krach imminent.
Évolution de la dette sur marge américaine en pourcentage du PIB depuis 1966 (en haut) et évolution de l’indice S&P 500 depuis 1966 (en bas).
Source : InvesTech Research
Cette comparaison repose pourtant sur une confusion fondamentale.
Le PIB mesure la production d’un pays.
La dette sur marge mesure l’argent emprunté pour acheter des actions.
Ces deux indicateurs n’ont aucun lien direct.
Dette sur marge : une autre lecture des chiffres
Que se passe-t-il si l’on compare la dette sur marge… non pas à l’économie, mais à la taille du marché boursier qu’elle finance ?
L’impression change radicalement.

Source : Goldman Sachs Global Investment Research
Le marché américain a connu une expansion spectaculaire depuis vingt ans. Rapportée à cette capitalisation, la dette sur marge apparaît beaucoup moins extrême. Elle reste dans sa fourchette historique et demeure inférieure à plusieurs pics passés.
Autrement dit : la statistique n’est pas fausse, c’est la référence qui pose problème.
Au-delà de la dette sur marge : une méthode d’analyse
Cette erreur de perspective est loin d’être isolée. Chaque semaine, les investisseurs sont bombardés de graphiques affirmant que les actions sont trop chères, trop bon marché, en bulle ou en zone de danger.
Avant d’adhérer à l’un de ces récits, une vérification s’impose. Il faut se demander, à chaque fois :
– Que mesure exactement l’indicateur fourni ?
– À quoi le compare-t-on ?
– Ce point de référence est-il pertinent ?
– La conclusion serait-elle différente avec une autre présentation ?
Ces questions ne permettent pas de prédire l’avenir des marchés.
Elles permettent d’éviter les contresens.
Enrique Abeyta


