Quand l’Ever Given a bloqué le Canal de Suez en 2021, ce n’est pas seulement le trafic maritime qui s’est arrêté : c’est tout un pan de l’économie qui s’est figé. Quatre ans plus tard, la panne d’AWS – le cœur du cloud mondial – a révélé les mêmes vulnérabilités dans l’infrastructure numérique. Il n’y a pas de doute : l’avenir appartient aux réseaux décentralisés !
A 7h40 le 23 mars 2021, l’embouteillage le plus cher du monde a débuté sur un mauvais virage à gauche.
Un porte-conteneurs nommé Ever Given s’est mis en travers du Canal de Suez, encastrant sa proue dans une berge et sa poupe dans l’autre. Le monde entier a ressenti la secousse.
L’accident de l’Ever Given a paralysé le trafic dans le canal de Suez, bloquant des centaines de navires des deux côtés.
Photo : AFP/ Le Monde
Mais voilà…
Dire que l’Ever Given est un « navire » reviendrait à traiter Godzilla de vulgaire lézard.
En fait, c’est un gratte-ciel flottant. Imaginez quatre stades de football, 200 000 tonnes de « capitalisme », 18 300 conteneurs pleins de baskets, de semi-conducteurs, de céréales pour le petit-déjeuner, bref… autant de petits rouages qui font tourner l’économie mondiale.
Et à chaque nouvelle journée de blocage du canal, des centaines de navires se sont accumulés des deux côtés. On estime que 9 Mds$ de produits ont été bloqués.
Quelque part en Allemagne, une usine automobile a manqué de pièces détachées. Dans le Wisconsin, un homme n’a pas reçu son jacuzzi gonflable. Et dans une autre partie du Wisconsin, la femme de cet homme a pris place dans le jacuzzi d’un autre. De Düsediekerbäke à Pigeon Falls, ce fut un désastre.
Mais ensuite, quelque chose d’autre s’est produit, dont on a moins parlé et qui est moins connu.
Et cela a tout à voir avec la récente panne d’AWS (Amazon Web Services).
La réforme industrielle
L’Ever Given a provoqué une prise de conscience : les systèmes optimisés pour être efficients à un niveau mondial n’étaient pas infaillibles.
Ils étaient fragiles.
Un navire encastré dans des berges a révélé que notre économie – tout comme l’Ever Given – était sur-optimisée, peu résiliente et qu’elle pouvait dévier au moindre chaos.
Mais ensuite, il s’est produit quelque chose de magique.
Au cours des mois suivants, « le suivi logistique en temps réel » a évolué d’un obscur jargon à ceci : « Bon sang, Jerry, je veux un tableau de bord, pas une feuille de calcul ! ».
- Les entreprises de suivi logistique en temps réel, comme project44, Flexport et FourKites ont vu la demande bondir.
- Les ports ont commencé à déployer des grues actionnées par l’IA, la planification automatisée, et des jumeaux numériques de parcs à conteneurs.
- Et « la visibilité de la chaîne d’approvisionnement » est devenue la phrase la plus « sexy » prononcée dans les conseils d’administration.
Cela a donné naissance à toute cette génération de tableaux de bord des risques en temps réel, opérations portuaires autonomes et systèmes de routage assistés par l’apprentissage automatique, qui constituent désormais l’épine dorsale du commerce mondial.
Et tout cela parce qu’un navire a éternué dans la mauvaise direction.
L’instant « Ever Given » d’Internet
La panne subie par AWS en octobre 2025 a été « l’instant Ever Given » du web [mondial] : une mauvaise configuration dans la zone US-East-1 [NDLR : infrastructures AWS de Virginie du Nord, cœur historique et nerveux du cloud Amazon] a bloqué un tiers du web moderne pendant environ 15 heures, affectant ainsi des centaines d’applications et plus de 11 millions d’utilisateurs.
Un seul problème à un niveau régional a entraîné une congestion mondiale.
Heureusement, cela n’a pas duré six jours, mais tout de même assez longtemps pour que le monde se rende compte à quel point l’équilibre d’Internet repose sur quelques éléments fragiles : une région cloud, une requête DNS, un point de terminaison de base de données [NDLR : l’adresse réseau (souvent un nom DNS) utilisée par une application pour se connecter à une base de données].
Et si l’Ever Given a révélé à quel point les systèmes industriels se paralysaient lors d’un chaos… cette panne d’AWS a révélé que ce n’était pas le cas pour les systèmes décentralisés.
Pendant la panne AWS, le Bitcoin a continué à produire des blocs. La blockchain Ethereum n’a même pas cillé. Chainlink a annoncé publiquement que ses services d’oracles – qui alimentent 70 % de la DeFi – étaient restés « entièrement opérationnels » pendant la panne d’AWS.
L’analyste Tom Lee – on doit lui reconnaître ce mérite – a insisté sur ce point tout au long de l’année : l’uptime (la continuité de service) est l’indicateur le plus puissant. Il a affirmé que les investisseurs institutionnels ne se préoccupent pas avant tout de la vitesse, ni des fonctionnalités tape-à-l’œil, mais du fait que les systèmes ne tombent jamais en panne.
« L’Ethereum », a-t-il déclaré « affiche zéro interruption de service… C’est ce qui compte… Les gens de Wall Street ont déjà décidé que c’est sur la blockchain Ethereum qu’ils vont construire ».
Certes, la panne a également mis en évidence des dépendances aux systèmes centralisés au sein des cryptomonnaies (instances cloud, points d’accès RPC, etc.). Mais, tout comme lors du récent crash éclair du 10 octobre, elle a permis de faire la distinction entre les réseaux bâtis pour le buzz et ceux qui ont été conçus pour résister aux tempêtes.
Toute grande défaillance est une opportunité
Tous les bouleversements industriels débutent sur une défaillance.
La Grande Dépression de 1873 a fait naître la comptabilité des entreprises et les bilans normalisés.
Le naufrage du Titanic a entraîné la création de l’International Ice Patrol et de la réglementation moderne sur les radiocommunications maritimes.
L’effondrement de FTX – la version crypto du Titanic – a fait naître les preuves de réserves (proof of reserves, mécanisme utilisé par les plateformes crypto pour démontrer publiquement qu’elles détiennent bien les fonds qu’elles prétendent avoir), et fait renaître le « self-custody » [NDLR : le fait d’assurer soi-même la garde de ses cryptomonnaies].
Et la panne d’AWS en 2025 ?
Il se pourrait qu’elle ait accéléré l’ère des infrastructures décentralisées.
Bien entendu, il y aura d’autres pannes majeures avant que cette nouvelle ère ne commence. C’est probablement la première de toute une série. Mais chacune de ces pannes attisera la demande en faveur d’un type d’infrastructure qui tire des leçons de l’échec, se renforce sous la pression, et refuse de s’éteindre.
Un secteur en particulier – appelé DePIN (Decentralized Physical Infrastructure Networks : infrastructure physique décentralisée) – a été construit précisément en anticipant ce type de perturbations.
Nous le suivons depuis des années, et bien que les cours aient chuté, nous pensons qu’il est bien placé pour prendre la tête d’un nouveau genre de cycle d’infrastructure, où l’uptime, et non la spéculation, sera un moteur de valeur.
Quelle est la bonne nouvelle pour la DePIN ?
Le chaos constitue une excellente campagne publicitaire : chaque nouvelle panne d’un système centralisé est une nouvelle publicité pour un monde fonctionnant sur des milliers de petits clouds au lieu d’un seul gigantesque cloud très nerveux.
A suivre…


