Alors que dernièrement, les investisseurs ont préféré ignorer les risques liés aux droits de douane et à la remontée des taux longs, l’été 2025 pourrait réserver bien des surprises. Etienne Henri vous propose un tour d’horizon des signaux faibles qui pourraient se transformer en détonateurs.
Le 12 juillet, au cœur de la torpeur estivale, Donald Trump a annoncé une nouvelle salve de droits de douane à l’encontre de l’Europe. En évoquant une taxe de 30 % sur les biens exportés depuis le Vieux Continent vers les Etats-Unis, le président américain a brandi une menace encore plus forte qu’au printemps.
En toute logique, cette annonce aurait dû causer une violente correction des indices boursiers européens. Automobile, aviation, spiritueux : nos champions des exportations ne sont absolument pas en mesure de rester compétitifs si leurs produits sont frappés de droits de douane représentant un tiers de leur valeur.
Pourtant, les marchés ont totalement ignoré la nouvelle, et les indices ont évolué dans un mouchoir de poche lors de la réouverture des échanges. Tout s’est passé comme si le déluge d’annonces en provenance de la Maison-Blanche, toujours plus démesurées (et parfois contradictoires) avait fini par anesthésier les opérateurs.
Il en a été de même lorsque le montant final des droits de douane a été arrêté hier soir, après un week-end de négociations entre l’Europe et les Etats-Unis. Les 30 % voulus mi-juillet par Donald Trump se sont transformés en 15 %. Un niveau problématique pour nos exportateurs… qui a pourtant été salué par les marchés financiers, et les indices européens sont repartis à la hausse à l’ouverture de ce lundi matin.
Les Etats-Unis passent les droits de douane sur les produits européens à 15 %… et les marchés s’envolent. Ici, l’évolution de l’Eurostoxx 50 durant les négociations Etats-Unis-Union Européenne de fin juillet.
Infographie : TradingView
Le P-DG de JPMorgan, Jamie Dimon, s’émouvait au début du mois de la « complaisance » des marchés. Il pointait du doigt, à cette occasion, les investisseurs faisant preuve d’un « excès de confiance », qui ne « tiennent pas compte d’un risque de nouvelle augmentation des barrières douanières ». Le moins que l’on puisse dire est que les jours qui ont suivi lui ont donné raison : l’arrivée de droits de douane massifs n’a causé aucune réaction, et les indices ont repris leur hausse mécanique.
Cette atonie des marchés ne doit pas endormir la vigilance des petits porteurs. L’été est la période de tous les dangers : nombre d’intervenants étant en congés, les marchés sont livrés aux algorithmes. La baisse des volumes réduit la profondeur des marchés, et les excès peuvent prendre des proportions exagérées en l’absence d’intervenants pour stabiliser les cours.
Aujourd’hui, nous revenons sur trois risques qui vont peser sur les indices jusqu’à l’automne.
Remontée des taux longs : risque de krach obligataire
La politique spectacle en provenance de la Maison-Blanche s’est muée en finance spectacle, avec des annonces toujours plus débridées causant hausses et baisses sur les marchés financiers mondiaux.
Mais pendant que l’évolution du S&P 500 fait les gros titres de la presse économique, le vrai sujet est l’évolution des taux longs.
Entre le 1er et le 15 juillet, le taux d’intérêt des emprunts américains à 10 ans a perdu tout le terrain qu’il avait gagné sur le mois de juin. Il dépasse de nouveau les 4,4 %, soit plus de 80 points de base de plus que le niveau qu’il avait à l’automne dernier.
Evolution du rendement du « 10 ans » américain entre le 15 juin et le 15 juillet.
Infographie : Investing.com
Au niveau actuel, la charge annuelle de la dette américaine dépasse les 920 Mds$ par an, et engloutit 17 % du total des dépenses fédérales. Pourtant, le taux d’intérêt moyen pondéré de la dette n’est que de 3,32 %. A 4,4 %, le refinancement se fait sur la base d’un prix 50 % supérieur, et la situation est d’autant plus difficile que l’Oncle Sam avait fait un usage immodéré des emprunts à court terme en 2024. Toutes les souches d’échéances entre six mois et un an émises l’an passé doivent être refinancées cette année… et elles le sont au prix fort.
En plus du coût de la dette, qui devrait dépasser allègrement les 1 000 Mds$ avant la fin de l’année, Washington risque cet été de voir les investisseurs étrangers bouder les émissions obligataires. Pour éviter le défaut, la Fed serait contrainte en urgence de jouer le rôle d’acheteur de dernier recours – ce qui ferait exploser les taux longs sur les marchés.
Droits de douane : tous ne mourront pas, mais tous seront touchés
Fidèle à ses habitudes, Donald Trump a assorti la menace de nouveaux droits de douane de délais et de conditions supplémentaires. Impossible de déterminer, à l’écriture de ces lignes, quelles sont les zones économiques qui verront leur sort changer brutalement au 1er août comme annoncé.
Une chose est certaine en revanche : aucune industrie n’en sortira indemne.
Côté exportateurs européens, nous risquons de voir un gel de l’activité généralisé. Après les constructeurs automobiles, déjà fortement touchés au printemps, c’est désormais l’aéronautique, l’industrie pharmaceutique, les machines industrielles et les produits de luxe qui risquent de voir leurs volumes s’évaporer du jour au lendemain.
Investir dans les actions américaines ne sera pas non plus une manière de se placer du côté des gagnants, comme le claironne la nouvelle administration. Aujourd’hui, les chaînes de valeur sont faites d’interdépendances. Le meilleur exemple est celui de l’aéronautique, dominée par le duopole Airbus/Boeing. De l’aveu même du P-DG de Boeing, les barrières douanières ne vont pas lui permettre de gagner des parts de marché. Du fait de la quantité de produits étrangers présents dans ses avions, il craint de « ne pas pouvoir [absorber les taxes] en augmentant le prix de vente des appareils ».
Comme de nombreux économistes le craignent depuis le printemps, les taxes douanières risquent d’avoir un effet dépresseur fort sur l’économie mondiale.
Les semestriels : des chiffres qui peuvent mettre le feu aux poudres
Depuis quelques jours, les investisseurs ont commencé à scruter avec attention les publications semestrielles. L’évolution des données entre le premier et le deuxième trimestre 2025 donneront une idée encore plus précise de la tendance pour les mois à venir.
Alors que les mesures choc de la nouvelle administration n’avaient pas encore eu d’effet sur l’économie réelle durant l’hiver, certains acteurs commençaient déjà à adapter leur activité à la nouvelle donne réglementaire au printemps.
Leurs chiffres au titre du deuxième trimestre seront décortiqués avec le plus grand soin par les analystes, car ils préfigurent ce qui guette l’ensemble de l’économie sur le second semestre une fois que les droits de douane se seront généralisés.
Toute déception sera lourdement sanctionnée, et nous risquons de voir se multiplier les baisses de 15 % à 30 % en une séance comme ce fut fréquemment le cas entre 2022 et 2024. Dans un contexte d’incertitude réglementaire maximale, les gérants de fonds ne resteront pas exposés aux secteurs qui semblent souffrir de la nouvelle politique de Washington… et ces grosses mains savent réagir bien plus vite que les particuliers lors des publications de résultats.
Sans tomber dans la paranoïa et céder à la facilité qui consiste à vendre toutes ses actions, prendre quelques mesures pour protéger ses investissements est crucial. Maintenir une bonne diversification permet d’éviter d’être surexposé à un secteur ou à une entreprise qui pourrait faire face à des vents contraires. Limiter au maximum l’usage du levier permet de passer les éventuels trous d’air sans avoir à liquider ses positions au pire moment en cas de krach estival.
Bel été à tous !



