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SpaceX et la montée du nationalisme spatial

L’espace n’est plus un terrain neutre : il devient un champ de bataille économique et stratégique. Entre l’IPO historique de SpaceX, les manœuvres réglementaires de Bruxelles et la montée en puissance de la Chine, une nouvelle ère s’ouvre. Celle d’un nationalisme spatial assumé, où chaque bloc verrouille son spectre, ses orbites et ses constellations.

 

Deux grands évènements se sont produits.

Le premier, vous le connaissez probablement déjà.

Le deuxième est passé inaperçu au milieu du battage médiatique.

Le premier est le suivant : SpaceX a déposé son prospectus d’introduction en Bourse. Le symbole boursier est SPCX, et ce serait l’introduction en Bourse la plus élevée de l’Histoire. Elle pourra représenter près du triple de ce qu’a levé Aramco lors de sa propre introduction record.

Le deuxième évènement est qu’à Bruxelles, l’Union européenne et le Parlement européen ont entériné l’accord sur les tarifs douaniers américains.

Les tarifs douaniers sur les biens industriels américains – pièces détachées automobiles, semi-conducteurs et équipements spatiaux – ont été supprimés. Tous ces produits vont librement affluer vers l’Europe désormais. Bruxelles s’est lié les mains.

SpaceX a raflé tous les gros titres… mais voilà… cet accord commercial contient des clauses de sauvegarde : si Washington pénalise les entreprises européennes, Bruxelles pourra revenir sur les concessions douanières qui viennent d’être faites. C’est inscrit dans la loi.

Le principal régulateur des télécommunications de Trump – Brendan Carr, président de la FCC – avait déjà menacé de revenir sur l’accord. Lors d’une conférence de mars 2026, Carr avait déclaré que si l’Europe excluait les entreprises américaines du secteur des satellites, l’Amérique riposterait en appliquant des mesures réciproques. Si vous nous faites du mal, on vous fera du mal.

Bruxelles a pris acte poliment et l’a quand même fait : le 27 mai, la Commission européenne a proposé un nouveau cadre pour la (très convoitée) bande mobile-satellite de 2 GHz, un spectre idéal pour la prochaine génération de services de communication directe des satellites vers les téléphones en Europe.

Deux des trois blocs – les deux tiers de la bande, donc – ne seront pas accessibles aux entreprises américaines, lesquelles pourront candidater pour le troisième bloc, face à des acteurs européens qui ont déjà mis la main sur les deux autres.

Cela veut dire que SpaceX va candidater pour des miettes. Le projet Leo d’Amazon également. De plus, Viasat et EchoStar – qui détiennent actuellement l’essentiel de cette bande – ont vu leur territoire se réduire de deux tiers dans la région.

Euronews a aussitôt fait part des tensions existantes : « La décision de l’UE de donner la priorité aux opérateurs de satellites européens pourrait entraîner une riposte du gouvernement Trump. »

MAIS… on dirait que tout avait savamment été calculé d’avance.

Si Bruxelles avait agi sur le spectre avant l’accord douanier, Washington aurait pu le faire capoter intégralement.  Mais en signant d’abord l’accord douanier (le 20 mai), puis en passant une semaine plus tard au spectre (le 27 mai), l’UE a rendu toute riposte américaine plus coûteuse. Carr peut toujours mettre sa menace à exécution. Mais, désormais, cela pourrait coûter à Washington son propre accord douanier.

Certes, les dégâts sont limités. Les principaux services de Starlink s’en sortent bien. La bande 2 GHz ne représente qu’une part du marché. Une part importante, mais seulement une part.

Le véritable sujet, c’est le signal qui a été envoyé.

 

SpaceX et la montée du nationalisme spatial

L’orbite, le spectre, les stations terrestres, les pas de lancement, le silicium contenu dans les satellites, tout cela va changer de dimension. Les pays souverains considèrent l’infrastructure spatiale comme les terres rares et les puces. Ce sont des éléments stratégiques, et ils veulent mettre la main dessus.

Les raisons sont évidentes.

Sans ces éléments, on ne peut pas faire la guerre, on ne peut pas avoir de réseaux de communications, on ne peut pas exécuter des agents d’IA pour réaliser des tâches via un satellite en orbite basse.

Celui qui a la main sur l’espace aura la main sur l’avenir de l’économie.

Or, l’entreprise qui va bientôt faire une entrée en Bourse à 2 000 Mds$ détiendra une bonne partie de l’espace.

C’est ce que Bruxelles a vu : une entreprise cotée en Bourse – SpaceX – qui pourrait détenir entre 40 Mds$ et 80 Mds$ de nouveaux capitaux, et un empire de la communication directe du satellite au téléphone qui pourrait s’étendre sur tous les continents qui n’auraient pas déjà fermé leurs portes.

Alors l’Europe a fermé deux portes.

Parallèlement, l’heure tourne, et la conférence de Shanghai approche à grands pas.

 

La conférence que personne ne voit

En octobre 2027 aura lieu la Conférence mondiale des radiocommunications. Elle se déroulera pour la première fois de l’Histoire à Shanghai. C’est là-bas que se négociera l’attribution des fréquences radio entre tous les acteurs.

Quatre mille délégués y participeront. 194 pays. C’est probablement un Chinois qui la présidera.

A l’ordre du jour, il y aura :

– de nouvelles attributions de fréquences pour les communications mobiles par satellite ;

– des règles pour les communications directes du satellite vers les téléphones ;

– des dispositions prévoyant que tout pays puisse exclure les constellations étrangères de son espace.

La Chine est en train de se positionner. Fin 2025, Pékin a déposé la documentation relative à deux constellations totalisant près de 200 000 satellites.

Washington travaille sur sa propre version. La FCC vient d’autoriser EchoStar à vendre à SpaceX et AT&T pour 40 Mds$ de spectre : c’est la vente de spectre la plus élevée de l’histoire des Etats-Unis. Et l’opération a eu lieu une semaine avant la publication du prospectus d’introduction en Bourse de SpaceX.  Par ailleurs, Amazon est en train de racheter Globalstar pour la somme de 11,6 Mds$.

L’Inde a décidé que le spectre destiné aux services satellite ne serait pas vendu aux enchères comme le voulait Mukesh Ambani [NDLR : homme d’affaires indien et milliardaire à la tête de Reliance Industries, l’une des plus grandes entreprises indiennes], mais attribué administrativement par l’Etat.

L’Arabie saoudite, elle aussi, a mis en place son propre acteur national spatial : Neo Space Group.

Les Emirats arabes unis ont fusionné leurs satellites en un seul véhicule souverain.

Le Canada est en train de présenter Lightspeed, de Telesat, à ses alliés membres des « Five Eyes » ou « Groupe des Cinq » (Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Royaume-Uni, Etats-Unis).

Même les puces sont rapatriées : MDA Space, au Canada, a racheté le fournisseur de puces SatisFy pour relocaliser les puces ASIC.

L’Union internationale des télécommunications (UIT) – organisme de l’ONU fondé il y a 160 ans censé organiser l’accès mondial au spectre et aux orbites satellitaires – se fragmente désormais en blocs.

 

Qui va gagner ?

Trois types de bénéficiaires apparaissent.

Premièrement, les opérateurs historiques détenant des fréquences déjà coordonnées au niveau mondial et qui ne peuvent pas être facilement récupérées :

  • Iridium opère dans la bande L, entre 1616 et 1626,5 MHz : une ressource spectrale encadrée par l’UIT et intégrée au cœur même de sa constellation.

Pas de risque d’enchères.

Pas de risque de perdre les fréquences dont on ne se sert pas.

Le Pentagone dispose à Hawaï d’une passerelle sécurisée dédiée au réseau Iridium.

Et, via Satelles, Iridium utilise la même bande L pour diffuser un service de localisation et de synchronisation sécurisé, présenté comme une alternative ou un complément au GPS.

 

Deuxièmement, il y a les champions souverains.

  • Eutelsat est le maître d’œuvre du programme européen IRIS², un projet de constellation de 290 satellites évalué à 11,4 Mds$. La concession devrait générer environ 7 Mds$ de revenus sur sa durée.
  • AST SpaceMobile a créé une entreprise de communication directe du satellite vers les téléphones qui s’articule autour de partenariats conclus avec des opérateurs mobiles nationaux se servant de leurs propres licences de spectre. Tout a été conçu dès le départ pour un monde fragmenté.
  • Lightspeed de Télésat est le pari à 3,6 Mds$ du Canada.

 

Troisièmement, il y a les alternatives au GPS :

  • Galileo
  • BeiDou
  • Iridium STL
  • NextNav
  • TrustPoint.

Les incidents de perte de signal GPS ont bondi de 220 % entre 2021 et 2024. Le gouvernement britannique estime qu’une seule panne de 24 heures du GNSS (Géolocalisation et Navigation par un Système de Satellites) coûte 1,9 Md$.

Les états souverains veulent des solutions de secours qui leur appartiennent.

La course est lancée.

L’espace est traité comme le pétrole en 1973, moment où il est devenu un actif stratégique.

Mais cette fois, la revalorisation ne se verra pas à la pompe mais dans les montants des enchères et dans la valorisation des opérateurs.

Pendant que SpaceX s’apprête à entrer en Bourse, les grandes puissances, elles se disputent déjà des « parcelles » de l’espace.

La question est de savoir si vous en détenez déjà une part ou pas…

 

Chris Campbell

Chris Campbell est constamment à la recherche de moyens pour vous aider à vivre une vie plus libre, plus saine, plus riche et plus épanouissante. Ses recherches l'ont conduit dans plus de 30 pays. Il a été à la pointe du Bitcoin, du tourisme médical, de la décentralisation, des villes autonomes, de la biotechnologie et de bien d'autres choses encore. Chris est l’analyste principal du service Cryptos Incubator de James Altucher, dans lequel il aide les abonnés à naviguer dans l’univers des cryptomonnaies. Vous pourrez également retrouver ses analyses dans la lettre Les Investissements d’Altucher.

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