Pour la première fois depuis des décennies, l’assemblée générale de Berkshire Hathaway s’est tenue sans Warren Buffett. À Omaha, l’ombre de l’Oracle plane sur chaque échange, tandis que les investisseurs s’interrogent : Greg Abel saura‑t‑il préserver – et prolonger – l’héritage du plus grand duo d’investisseurs de l’Histoire ?
par Enrique Abeyta
Je me trouve actuellement à Omaha, dans le Nebraska.
Je suis ici avec des milliers d’autres investisseurs pour l’assemblée annuelle des actionnaires de Berkshire Hathaway, surnommée le « Woodstock des capitalistes ».
Mais cette année a une saveur différente.
Warren Buffett, l’Oracle d’Omaha en personne, s’est retiré. La réunion se déroule donc sous une nouvelle direction pour la première fois depuis des décennies.
Même si cette transition était annoncée depuis des années, elle est désormais bien réelle.
Le marché a déjà réagi au départ de Buffett.
L’action Berkshire a légèrement reculé après l’annonce faite l’an dernier, signe que les investisseurs se posent des questions.
La principale étant : le prochain PD-G pourra-t-il être à la hauteur de l’un des plus grands palmarès d’investissement de l’histoire ?
La fin d’une époque et le poids de l’héritage
Buffett et son partenaire, Charlie Munger, ont transformé Berkshire (autrefois une entreprise du textile en difficulté), en un empire tentaculaire possédant aussi bien des chemins de fer que des assureurs ou des sociétés énergétiques.
Au fil du temps, ils ont fait fructifier le capital à un rythme qui a transformé des investissements modestes en fortunes générationnelles.
Mais voici ce que la plupart des gens comprennent mal…
Buffett et Munger n’étaient pas simplement des « investisseurs value ». Ils étaient quelque chose de bien plus puissant.
C’étaient des investisseurs de croissance guidés par le bon sens, dotés d’une patience extraordinaire.
Pour comprendre ce qui attend Berkshire, il faut d’abord comprendre ce qui a fait la grandeur de l’entreprise.
Le premier pilier était le bon sens.
Buffett et Munger ne s’appuyaient ni sur des modèles complexes ni sur le jargon de Wall Street. Ils se concentraient sur des questions simples.
L’entreprise gagne-t-elle de l’argent ? Sera-t-elle encore pertinente dans 10 ou 20 ans ? Dispose-t-elle d’un avantage concurrentiel ?
C’est ainsi qu’ils ont fini par acheter une société comme Coca-Cola – non pas parce qu’elle était statistiquement « bon marché », mais parce qu’elle dominait clairement son marché.
Le deuxième pilier était la longévité.
Alors que la plupart des investisseurs sont obsédés par les résultats trimestriels, Buffett était heureux de conserver des positions pendant des décennies.
Cela permettait aux intérêts composés de faire leur œuvre. Un rendement annuel de +20 % ne paraît pas extraordinaire jusqu’à ce qu’on réalise ce que cela représente sur 30 ou 40 ans.
C’est ainsi qu’un investissement de 1,3 Md$ dans Coca-Cola s’est transformé en dizaines de milliards – non pas grâce au timing, mais grâce au temps.
Le troisième pilier, et le plus mal compris, était la croissance.
Malgré l’étiquette d’« investisseur value », les plus grands succès de Buffett provenaient d’entreprises dont les bénéfices augmentaient sans relâche sur de longues périodes.
Après tout, la majeure partie du rendement de Coca-Cola ne provenait pas des variations de valorisation, mais de la croissance des bénéfices.
Et cette distinction est cruciale.
Buffett n’achetait pas des actions bon marché. Il achetait une croissance inévitable à un prix raisonnable.
Aujourd’hui, Greg Abel entre en scène pour succéder à Warren Buffett.
Abel n’est pas un inconnu chez Berkshire. Il évolue dans le groupe depuis des décennies et a contribué à transformer les activités énergétiques du groupe en véritable mastodonte.
Il comprend la culture. Il comprend la discipline. Et selon tous les témoignages, c’est un dirigeant stable et rationnel.
Mais il est aussi très différent.
Son parcours est fortement lié aux activités réglementées et intensives en capital – services publics, infrastructures énergétiques – ainsi qu’aux opérations générant des flux de trésorerie stables.
Il a misé sur des entreprises excellentes, qui ne sont pourtant pas exactement connues pour leur croissance explosive.
Ce qui soulève une question de taille…
Abel possède-t-il l’instinct nécessaire pour repérer les entreprises au plus fort potentiel de long terme comme Buffett ?
A quoi s’attendre avec la nouvelle direction
Il existe un autre aspect que les investisseurs ne peuvent ignorer.
Berkshire a toujours été plus qu’une simple action. C’était une histoire. Une marque. Un système de croyances.
Et au centre de ce système se trouvait Buffett lui-même.
Pendant des décennies, les investisseurs ont fait confiance à Berkshire non seulement à cause des chiffres, mais aussi à cause de l’homme.
Ses lettres annuelles étaient incontournables. Ses apparitions publiques faisaient bouger les marchés. Sa simple présence créait ce que beaucoup appellent la « prime Buffett ».
Même aujourd’hui, l’action Berkshire est rarement décotée par rapport à ses actifs sous-jacents. Les investisseurs sont prêts à payer plus cher pour la qualité des entreprises et la confiance accordée à la direction.
Désormais, cette confiance doit être transférée. Et cela ne se fait pas automatiquement.
S’il y a une chose qui joue en faveur d’Abel, c’est ceci : il hérite d’une montagne de liquidités.
Berkshire dispose d’une réserve de trésorerie record – des centaines de milliards de dollars encore inutilisés. Beaucoup d’investisseurs pensent que cela était intentionnel.
Que Buffett, durant ses dernières années à la tête du groupe, a préféré la patience à l’action afin d’offrir à son successeur un maximum de flexibilité.
En d’autres termes, Abel ne part pas de zéro.
Il commence avec un large éventail d’options.
L’histoire montre que Berkshire réalise certaines de ses meilleures opérations dans les périodes de stress.
Pendant la crise financière, Buffett a investi dans des entreprises comme Goldman Sachs et Bank of America à des conditions extrêmement favorables, garantissant des rendements élevés tout en renforçant la réputation de Berkshire comme prêteur de dernier recours.
La question est désormais de savoir si Abel disposera de cette même stratégie – et s’il l’utilisera. Car la manière dont il déploiera ce capital définira son mandat.
Pour l’instant, le marché semble adopter une attitude attentiste.
L’action Berkshire ne s’est pas effondrée, mais elle ne s’est pas envolée non plus. Cela dit tout ce qu’il faut savoir.
Les investisseurs n’abandonnent pas l’histoire. Mais ils ne lui accordent plus une confiance aveugle. Ils veulent des preuves.
Alors, que devraient surveiller les investisseurs maintenant ?
Pas seulement les chiffres… Pas seulement les prévisions… Mais l’état d’esprit.
Abel parle-t-il comme Buffett ? Met-il l’accent sur la discipline, la patience et la vision de long terme ? Ou s’oriente-t-il vers une approche opérationnelle plus traditionnelle et conservatrice ?
Plus important encore : montre-t-il une volonté de prendre des décisions audacieuses lorsque l’occasion se présente ?
Car c’est ce qui distinguait Buffett. Il n’était pas seulement prudent – il savait aussi saisir les opportunités.
L’après-Buffett
Berkshire Hathaway est l’une des plus grandes machines d’investissement jamais construites. Ses fondations – bon sens, longévité et croissance – restent intactes.
Mais le leadership compte.
Et même si Greg Abel est peut-être la bonne personne pour préserver la culture de Berkshire, le véritable test sera de savoir s’il peut aussi la faire évoluer.
Car Buffett n’écrira pas le prochain chapitre. Il sera écrit par les décisions qui seront prises à partir de maintenant.
Et avec une immense réserve de liquidités, un marché en mutation et le poids de l’Histoire derrière lui, Abel devra rapidement prouver qu’il est à la hauteur.
Enrique Abeyta

