Alors que le conflit au Moyen-Orient s’intensifie, le CAC 40 décroche brutalement tandis que Wall Street reste imperturbable. Derrière cette divergence spectaculaire, deux forces redoutables sont à l’œuvre : l’eurodollar et le « Flight to Quality ». Décryptons avec Gilles Leclerc ce décrochage qui n’a, en réalité, rien d’irrationnel.
Depuis presque une semaine – autrement dit depuis le début du conflit au Moyen-Orient – le CAC 40 encaisse une véritable claque, tandis que les indices américains évoluent en mode « même pas peur ».
Le graphique ci‑dessous illustre clairement la divergence de trajectoire entre les deux indices : le CAC est en rouge, le S&P 500 en bleu, et la comparaison est en base 100 à partir de vendredi dernier (voir flèche jaune.)
Evolution du CAC 40 et du S&P 500 depuis le 18 février 2026
Source : ProRealTime
A première vue, la chute du CAC 40 peut sembler contre‑intuitive : ce sont les Etats‑Unis et Israël qui sont engagés dans le conflit, et la France n’est pas – du moins pour l’instant – directement impliquée.
Mais les choses deviennent beaucoup plus limpides dès qu’on identifie les deux véritables fauteurs de troubles : l’eurodollar et le phénomène de « Flight to Quality » (fuite vers la qualité).
Une fois ces éléments compris, la lecture du marché s’éclaircit, et surtout, on peut gérer ses investissements en connaissance de cause, en s’appuyant sur les repères graphiques et niveaux techniques présentés dans cet article.
CAC 40 : le rôle de la parité eurodollar
C’est très simple.
Imaginons qu’un gérant américain – appelons‑le Bill – anticipe une hausse de 5 % du CAC 40, tandis que l’euro s’apprécie de 10 % face au dollar.
Son portefeuille étant libellé en dollars, Bill gagne 5 % grâce à la hausse du CAC 40 PLUS les 10 % liés à l’appréciation de l’euro (ou à la baisse du dollar, ce qui revient au même).
A l’inverse, si Bill estime que le CAC 40 devient risqué – ou qu’il souhaite prendre ses profits – ET que l’eurodollar se met à plonger, il n’hésite pas : il prend ses cliques pour éviter de prendre sa claque et va jouer ailleurs … ce qui déclenche une vague de ventes sur le CAC.
Evolution de l’eurodollar depuis mars 2025
Source : ProRealTime
Depuis son dernier sommet, situé sur la zone de résistance des 1,21 (R Z), et après avoir cassé une zone de support très marquée (petites flèches jaunes), l’eurodollar a perdu près de 5 %.
Moralité : même si vous ne tradez pas le Forex, vous avez tout intérêt à surveiller l’eurodollar. Car Bill et ses amis – les fonds américains – sont ceux qui disposent de la plus grande puissance de feu sur le CAC 40.
Selon plusieurs estimations, les fonds américains non-résidents représenteraient à eux seuls environ 20 % des transactions sur le CAC 40 (FCE + actions). Des géants comme BlackRock, Vanguard ou State Street figurent régulièrement parmi les principaux actionnaires institutionnels des valeurs du CAC.
Pour mesurer cette puissance, j’ai demandé à Grok (qui a tout de même mis plus de 2 mn pour me donner une réponse) de calculer le montant moyen des transactions sur le CAC 40 et sur NVIDIA.
Voici sa réponse :
– montant moyen quotidien sur le CAC 40 (6 derniers mois) : environ 4 Mds€ ;
– montant moyen quotidien sur NVIDIA (6 derniers mois) : environ 40 Mds$.
Moralité : ce que nous pensons compte… mais ce que Bill pense et fait compte davantage.
En Bourse, il faut toujours essayer de se mettre dans la peau de celui qui se trouve de l’autre côté du carnet d’ordres (ou de l’algo qui se trouve de l’autre côté du carnet d’ordres). Un principe de survie parfaitement résumé par Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos parlent, les types de 60 kilos écoutent. »
Je sais. C’est moche. Mais c’est comme ça.
NB : dans un prochain article, je vous montrerai l’étonnante corrélation entre le CAC et l’eurodollar — et surtout comment exploiter ces signaux.
L’effet collatéral du Flight to Quality
Le Flight to Quality, c’est quoi ?
Il s’agit d’un mouvement où gérants et épargnants vendent massivement les actifs jugés risqués pour se réfugier dans des supports plus sûrs, principalement les obligations d’Etat.
Ci‑dessous, un exemple parlant : le rendement de l’OAT française s’est immédiatement et fortement tendu (rectangle rouge).
Evolution du rendement de l’OAT française depuis avril 2025
Source : CNBC
On observe le même phénomène ailleurs en Europe et sur d’autres maturités.
Que les taux montent n’est pas un problème en soi.
Ce que les marchés actions détestent, ce sont les hausses rapides et brutales comme celle observée ici.
A noter : l’agence Fitch doit se prononcer ce soir sur la note de la dette française. Je m’abstiendrai de tout commentaire… chacun jugera à sa manière la gestion budgétaire de nos « élites ».
En résumé, la combinaison chute de l’eurodollar et tensions sur les marchés obligataires explique en grande partie la claque subie par le CAC 40 cette semaine, et son décrochage par rapport aux indices américains.
Pour la suite, je resterai très attentif au comportement de l’eurodollar. S’il rebondit sur sa zone de support, le CAC pourrait reprendre des couleurs.
Je vais tout de même me risquer à identifier un premier support potentiel où une réaction positive pourrait apparaître.
Evolution du CAC 40 depuis décembre 2025
Source : ProRealTime
Il s’agit du support horizontal vert, situé autour des 8 000 points. Il n’y a pas de signal technique positif pour l’instant, mais certains traders/voltigeurs pourraient y tenter un achat, en misant notamment sur le fait qu’en fin de semaine, Bill (qui a probablement shorté le CAC) devra déboucler une partie de ses positions, générant des rachats qui pourraient soutenir l’indice.
Cela dit, tant que la résistance des 8 200 points n’est pas franchie, tout rebond restera purement technique. Prudence, donc.
Bon week‑end,
Gilles





