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33 575 fissures sous le marché haussier

By 20 août 2026No Comments

Les fonds de capital‑investissement américains détiennent aujourd’hui 33 575 entreprises qu’ils n’arrivent plus à céder, un record qui contraste avec la vigueur des marchés actions. Ce paradoxe révèle des valorisations fragilisées par la hausse des taux, des dettes prolongées et des mécanismes de crédit très accommodants. Autant de signaux encore discrets, mais qui pourraient annoncer des tensions bien plus sérieuses.

 

par Enrique Abeyta

On parle beaucoup d’une possible bulle de l’IA prête à éclater. Peut‑être que cela arrivera. Mais les premiers signes de fragilité du marché haussier actuel pourraient apparaître ailleurs.

Ils pourraient venir d’un segment que la plupart des investisseurs particuliers suivent peu : celui du capital privé, (ou capital‑investissement), et du crédit privé, deux univers qui se sont développés en marge des marchés cotés et des banques traditionnelles.

Je ne prédis pas une nouvelle crise financière, mais certains signaux méritent d’être observés attentivement.

Un chiffre publié récemment par le New York Times illustre bien la situation : au 30 juin, les fonds de capital‑investissement détenaient 33 575 entreprises qu’ils n’arrivaient pas à vendre, contre 32 451 fin 2025 et seulement 15 923 il y a dix ans. Ce blocage est d’autant plus surprenant que les marchés cotés, eux, restent solides.

Le premier semestre 2026 a été l’un des plus dynamiques en introductions en Bourse depuis plus d’une décennie, et les grandes opérations de fusion‑acquisition continuent. Pourtant, les fonds peinent à trouver des acheteurs prêts à payer les prix espérés.

Les performances montrent également un décalage : entre juillet 2022 et mars 2026, le private equity américain a généré 6,4 % de rendement annualisé, loin derrière les 15,2 % du S&P 500 et les 19,3 % du Nasdaq. La raison principale est simple : pendant des années, les fonds ont acheté des entreprises avec de l’argent emprunté à des taux très bas. Aujourd’hui, ils sont élevés, les financements sont plus chers, et les valorisations d’hier deviennent difficiles à justifier. Les fonds préfèrent donc attendre, refinancer, prolonger les échéances, en espérant une baisse des taux ou une amélioration du marché.

Rien d’alarmant en soi, mais lorsque des dizaines de milliers d’entreprises restent bloquées dans les portefeuilles, cela mérite d’être surveillé.

 

Les leçons de la bulle immobilière

Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à la crise de 2008. On la résume souvent à un krach immobilier, mais c’est la titrisation qui a transformé la baisse des prix en crise mondiale. De nombreux prêts hypothécaires risqués étaient alors regroupés dans des titres, découpés, reconditionnés et diffusés dans tout le système financier.

Les premiers signaux n’étaient pas visibles sur les marchés actions : dès début 2007, les défauts sur les prêts subprimes ont augmenté, les titres hypothécaires se sont dégradés, mais le S&P 500 n’a atteint son sommet qu’en octobre 2007. Ce décalage entre les marchés du crédit et les marchés actions est précisément ce qui me frappe aujourd’hui.

 

L’expérience de 1400 Mds$ du crédit privé

Depuis 2008, le crédit privé a explosé. Les banques, plus régulées, ont réduit certains prêts risqués ; des acteurs non bancaires ont pris le relais. Selon la Fed, ce marché représente désormais 1 400 Mds$ de dettes d’entreprises américaines. Le crédit privé est aussi beaucoup moins transparent que les marchés publics : les prix, les valorisations, la santé des emprunteurs sont plus difficiles à suivre. Et certains signaux apparaissent. Le recours aux intérêts PIK (Payment-in-Kind), par exemple, augmente : lorsque l’entreprise ne peut pas payer les intérêts, ceux‑ci sont ajoutés à la dette. Les opérations « amend‑and‑extend » se multiplient également : on modifie les conditions du prêt, on repousse l’échéance plutôt que de forcer un refinancement ou une vente d’actifs.

S&P Global Ratings estime que les défauts « classiques » étaient de 1,13 % fin 2025, mais que si l’on inclut les défauts « sélectifs » – intérêts PIK, prolongations d’échéances – le taux monte à 4,5 %. Cela ne signifie pas qu’une crise est en cours, mais lorsque l’on prolonge, modifie, capitalise et repousse, il faudra bien un jour déterminer la vraie valeur des actifs.

 

Crédit privé : Le lien avec l’IA

Les logiciels ont été l’un des secteurs préférés du private equity pendant l’ère des taux zéro, et beaucoup d’acquisitions ont eu lieu en 2021 à des valorisations très élevées. Puis l’IA a bouleversé les perspectives de la tech. Certaines entreprises achetées cher pourraient voir leur modèle fragilisé. Le New York Times identifie d’ailleurs les logiciels comme l’un des segments les plus en difficulté dans les portefeuilles actuels des fonds. Plutôt que de vendre et d’enregistrer des pertes, les fonds attendent. L’IA n’est pas forcément ce qui révélera les problèmes : les taux, l’économie, le crédit, les valorisations peuvent jouer. Pendant que tout le monde surveille Nvidia, les signaux pourraient venir d’ailleurs.

Il est important de préciser que la situation actuelle n’a rien à voir avec 2008. Le crédit privé n’est pas la dette subprimes, les banques sont mieux capitalisées, les fonds de crédit privé sont financés par des capitaux longs, et l’absence de liquidité quotidienne peut même être un avantage en période de stress. Je ne prédis donc pas une crise. Mais les similitudes méritent notre attention : les années d’argent bon marché ont gonflé les valorisations, le crédit s’est déplacé vers des zones moins transparentes, les échéances sont prolongées, les intérêts capitalisés, les sorties retardées, tandis que les marchés actions restent solides.

 

Surveillez attentivement les marchés du crédit

L’histoire montre que les risques deviennent visibles lorsque la Fed resserre les conditions financières. Cela a contribué à mettre fin à la bulle Internet en 2000, à révéler les faiblesses du marché immobilier en 2006, et à faire éclater les excès spéculatifs en 2022. L’argent facile gonfle les bulles ; le resserrement monétaire révèle les faiblesses. Les opérations de private equity et de crédit privé ont été créées dans un monde de taux zéro. Les taux élevés ne créent pas les risques : ils les mettent en lumière.

La leçon de 2007 est simple : il ne faut pas attendre que le marché actions signale un problème. Je ne vous dis pas de vendre vos actions. Mais pour comprendre les risques qui pourraient peser sur le marché haussier, il faut regarder au‑delà de l’IA. Les tensions pourraient venir du capital privé, et c’est l’un des secteurs que je surveille de près : les défauts, les intérêts PIK, les refinancements, les sorties, et les signes de contagion vers les banques ou les marchés publics. Peut‑être que tout cela s’apaisera. Je l’espère. Mais si les tensions se propagent, je continuerai à les analyser et à vous expliquer ce qu’elles signifient.

 

Enrique Abeyta

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