La frénésie mondiale autour des processeurs et mémoires propulse la division électronique d’Air Liquide à des niveaux inédits. Commandes record, acquisitions ciblées, pression activiste : le gazier français pourrait changer de dimension très bientôt…
La semaine dernière, nous avons découvert un gagnant inattendu des investissements massifs dans l’intelligence artificielle : Caterpillar. Le groupe américain n’est pas qu’un concepteur de machines de chantier : il commercialise également, par le biais de sa filiale Solar Turbines, des turbines et groupes électrogènes à gaz très recherchés par les opérateurs de centres de données pour leur approvisionnement en électricité.
Cette semaine, nous revenons dans nos frontières pour nous intéresser à un acteur tricolore : Air Liquide (EPA:AI). Le fournisseur de gaz industriel est plébiscité de longue date par les investisseurs prudents pour le comportement irréprochable de son action. Sa capitalisation boursière suit une tendance exponentielle depuis plusieurs décennies et, non contente de s’offrir une progression de +2 700 % depuis le début des années 1990, elle s’est avérée particulièrement stable dans les périodes de crise.
Évolution du cours de l’action Air Liquide depuis la fin des années 1980. L’action « de bon père de famille » n’a jamais démérité.
Source : Google Finance
La crise des subprimes, la pandémie, la crise énergétique de 2022, la guerre en Iran et les droits de douane n’ont pas fait flancher le titre et, avec un ratio cours/bénéfices dépassant les 30, le dossier peut sembler cher pour une valeur dont la croissance est par définition tirée par celle de l’activité industrielle.
Alors que les secteurs de la chimie, de la santé, et de la sidérurgie ont de moins en moins de marges de manœuvre dans les économies développées, Air Liquide risque effectivement de voir une partie de sa clientèle devenir de plus en plus regardante à la dépense… et une contraction de la production industrielle lourde viendrait peser sur ses ventes. Mais dans le même temps, le groupe peut se féliciter de compter parmi ses débouchés un secteur en pleine expansion : celui de la fabrication de composants électroniques.
La foire d’empoigne qui touche les processeurs, puces dédiées et mémoires pousse les fondeurs à faire tourner leurs lignes de production à plein régime. Or, les procédés de fabrication des puces en silicium nécessitent de disposer de gaz inertes de grande pureté – exactement le cœur de l’expertise d’Air Liquide.
Le contexte est si favorable que le Français a attiré l’attention des fonds activistes. Selon le Financial Times et Reuters, Elliott Management aurait pris une participation dans Air Liquide afin de pousser la direction à augmenter ses marges et mieux rémunérer ses actionnaires.
Le fonds aurait pour objectif d’aligner les ratios financiers et boursiers d’Air Liquide avec ceux de son concurrent Linde. À la clé : une potentielle hausse de 96 % de l’action à volume d’affaires équivalent.
Quand l’IA dope la demande en gaz
Les fondeurs de puces, dont les produits sont gravés à l’échelle du nanomètre (0,000 000 001 mètre), opèrent dans des environnements d’une pureté extrême. Les salles blanches dans lesquelles sont installées les lignes de production font la chasse à la moindre particule de poussière et les machines de fabrication de puces nécessitent des gaz bien particuliers pour fonctionner.
Les classiques diazote, dihydrogène, dioxygène, argon, et hélium sont massivement utilisés pour leurs propriétés physiques. Fréquemment employés dans l’industrie lourde, leur utilisation dans le semi-conducteur nécessite une pureté quasi parfaite. D’autres, plus complexes comme l’hexafluorure de tungstène (WF6) ou dichlorosilane (SiH₂Cl₂) sont complexes et dangereux… mais ont des propriétés chimiques irremplaçables pour la gravure et la préparation des semi-conducteurs.
Air Liquide, qui réalisait la quasi-totalité de son chiffre d’affaires en fournissant les raffineurs, métallurgistes, constructeurs automobiles et le secteur de la santé, est désormais un fournisseur incontournable de l’industrie électronique.
La part de ce segment de marché ne cesse d’augmenter : lors de l’annonce de ses derniers résultats, Air Liquide a indiqué que la division électronique (dont le volume d’affaires est à plus de 90 % assuré par les producteurs de puces) représente désormais 9 % du chiffre d’affaires total du groupe. L’an passé, elle a rapporté 2,5 Mds€ de revenus.
La tendance est par ailleurs à l’accélération, et le groupe a enregistré pour plus d’un milliard d’euros de commandes sur les six premiers mois de l’année – soit une fois et demie l’ensemble des contrats engrangés sur l’ensemble de l’exercice 2025.
Le groupe ne se contente pas de se laisser porter par la croissance organique. Il a racheté, en début d’année, le coréen DIG Airgas. Pour la modique somme de 2,8 Mds€, Air Liquide a fait main basse sur le troisième plus grand producteur de gaz industriels en Corée du Sud, renforçant opportunément sa présence au pays de Samsung et SK Hynix.
Air Liquide : un potentiel qui attire les activistes
Le potentiel d’Air Liquide n’a pas échappé au fonds activiste Elliott Management, qui aurait pris cet été une participation d’un montant non divulgué dans le gazier français.
Fidèle à ses habitudes, Elliott Management aurait déjà entamé des discussions avec la direction pour l’inciter à revoir sa stratégie industrielle et commerciale. La première étape serait d’augmenter la marge opérationnelle du groupe, qui reste sa principale faiblesse. Alors que l’Allemand Linde parvient à maintenir une marge de 30 %, le Français semblait jusqu’ici se contenter de sa marge de 21 %. Tout au plus prévoyait-il de l’augmenter de deux points de pourcentage d’ici 2027, pour approcher les 23 % en 2028.
Avec l’arrivée d’Elliott au capital, le Français sera contraint de remettre à plat sa stratégie pour offrir à ses actionnaires les mêmes perspectives que celles affichées par son principal concurrent. Amélioration de la rentabilité, rémunération plus importante des actionnaires : les leviers ne manquent pas pour rendre le dossier encore plus séduisant.
Nul doute que la direction saura mettre à profit la journée investisseurs prévue le 5 octobre pour dévoiler une feuille de route un peu plus ambitieuse que celle préalablement affichée.
La hausse de l’action Air Liquide, déjà impressionnante depuis des décennies, aurait alors de bonnes raisons de se poursuivre.



bonjour air liquide c’est vrai est un fleuron français merci pour vos analyses pointu cordialement jean combeau