Safran traverse la crise iranienne sans dévier de sa trajectoire. Alors que le trafic aérien mondial rebondit bien plus vite qu’attendu, le motoriste français consolide ses positions et accélère ses investissements industriels. Un point d’entrée s’ouvre pour les investisseurs, la valorisation n’ayant pas encore retrouvé ses niveaux d’avant-crise.
Après l’inquiétude, l’optimisme. Si le conflit en Iran a initialement semé un vent de panique sur le secteur du transport aérien, les perspectives à long terme de Safran s’avèrent finalement toujours aussi favorables.
A court terme, les compagnies aériennes occidentales ont été en mesure d’absorber la part du trafic mondial assurée, en début d’année, par les flottes basées au Moyen-Orient. A moyen terme, l’équipementier utilise sa génération de flux de trésorerie historique pour faire entrer dans son périmètre toujours plus d’activités, rendant son modèle d’affaires de plus en plus résilient. A long terme, les prévisions de croissance du secteur aérien sont maintenues, et le nombre de passagers-kilomètres, l’indicateur-clé pour mesurer le potentiel de facturation de Safran, est promis à une augmentation de +114 % sur les vingt-cinq prochaines années selon l’IATA.
Trois semaines après le début du conflit, l’IATA a mis à jour ses prévisions d’évolution du secteur du transport aérien. La croissance est toujours attendue aux environs de 3 % par an jusqu’en 2050. Infographie : IATA
L’année 2025 avait déjà été placée sous le signe d’une accélération de l’activité, avec un chiffre d’affaires en progression de 15 % sur un an. Passant de 27,3 à 31,3 Mds€, le groupe avait signé un nouveau record. Cette année, il devrait encore connaître une progression à deux chiffres, s’approchant des 35 Mds€… et ce avant même que les nouveaux investissements dans les capacités industrielles ne commencent à porter leurs fruits.
Pour les investisseurs, le trou d’air traversé suite à la guerre en Iran représente une occasion de se positionner sur le dossier. Si l’action signe une progression de 50 % sur un an, elle reste inférieure de 10 % à son niveau atteint fin février – une décote qu’elle ne retrouvera peut-être pas de sitôt.
Evolution de l’action Safran (EPA:SAF) sur douze mois glissants. Malgré la hausse remarquable, la baisse récente offre un point d’entrée appréciable. Infographie : TradingView
Un secteur résilient malgré la guerre
La guerre en Iran a fait planer le spectre d’un scénario noir pour le transport aérien. D’une part, les routes passant par le Moyen-Orient sont devenues trop risquées pour la plupart des compagnies – et de nombreux voyageurs ont dû attendre des semaines avant de pouvoir quitter la zone.
Par ailleurs, la fermeture du détroit d’Ormuz aux pétroliers liés aux intérêts occidentaux a fait craindre le pire en termes d’approvisionnement en carburant d’aviation. Des pénuries ponctuelles ont été constatées, et les prévisions les plus pessimistes laissaient craindre la fin pure et simple des vols en provenance d’Europe à partir du mois d’avril. Un tel scénario aurait fait peser sur les compagnies basées sur le Vieux Continent et au Moyen-Orient une charge aussi lourde que celle des confinements durant la pandémie… sans les mesures de soutien gouvernementales.
Les analystes craignaient donc des faillites en série, et par voie de conséquence un effondrement de l’activité de Safran dont le chiffre d’affaires dépend aujourd’hui autant des investissements dans le renouvellement de flottes des compagnies aériennes que de l’usure des moteurs (directement liée à l’utilisation des appareils).
Mais le pire n’est jamais certain, et le trafic aérien mondial n’a finalement pas subi de baisse significative. Si les chiffres officiels de l’IATA pour le mois de mars ne sont pas encore connus, le site de suivi en ligne FlightRadar a mis en place un indicateur en temps réel de l’activité des compagnies du Golfe. En moins d’un mois, celle-ci a déjà rebondi entre 40 % et 70 % de son niveau de la fin du mois de février – une reprise bien plus rapide que celle constatée lors de la pandémie.
Selon le suivi en temps réel des mouvements d’avions de FlightRadar, l’interruption totale des mouvements n’a duré que quelques heures et le rebond est bien tangible. Infographie : FlightRadar
Safran : une année 2025 historique et de bonnes perspectives
Ces bonnes nouvelles arrivent quelques semaines seulement après la publication des résultats annuels de Safran pour l’année 2025, qui étaient d’excellente facture.
Tandis que le chiffre d’affaires augmentait de 15 %, le résultat opérationnel courant s’est envolé de 26 %, approchant les 5,2 Mds€. La génération de cash-flow libre s’est établie juste sous les 4 Mds€ (3,92 Mds€ très exactement), offrant au motoriste des capacités d’investissement inédites.
Safran peut également se féliciter de l’évolution de son modèle d’affaires. Non seulement les livraisons de moteurs LEAP ont atteint des niveaux record, mais ses facturations de service après-vente ont également connu une augmentation sans précédent. L’équipementier parvient ainsi à jouer deux partitions en parallèle, en gagnant sur les deux tableaux : il vend d’une part de plus en plus de produits, et facture d’autre part de plus en plus de services sur la maintenance des produits précédemment vendus.
Cette conjonction de facteurs est une base saine pour une croissance exponentielle de l’activité, et explique que la direction prévoie une hausse du chiffre d’affaires comprise entre 12 % et 15 % cette année, et une génération de cash-flow libre autour de 4,5 Mds€ (+14,8 % entre 2025 et 2026).
La production, pierre angulaire de la résilience du modèle d’affaires
La semaine dernière, Safran a annoncé renforcer et moderniser les capacités de forge de son site historique de Gennevilliers. Mettant pas moins de 150 M€ sur la table, le groupe va acquérir une presse hydraulique d’une puissance de 30 000 tonnes qui permettra de quasiment doubler l’activité de forge du site.
Ces nouvelles capacités permettront d’augmenter la cadence de production du moteur LEAP (utilisé tant pour les derniers Airbus et Boeing que sur les appareils du nouveau constructeur chinois Comac) et du Rafale.
Une fois son rythme de croisière atteint, la nouvelle presse façonnera 14 000 pièces en année pleine. Son impact sur le groupe ne se limitera pas à augmenter les capacités de production de réacteurs puisqu’elle permettra d’éviter le recours à la sous-traitance qui représente, dans les moments de tension, un risque majeur d’interruption des fabrications de moteur.
Son concurrent Pratt & Whitney fait depuis plusieurs mois les frais du recours à la sous-traitance : ses moteurs, qui équipent notamment 40 % des nouveaux A320neo, sont affectés par un défaut dû aux poudres métalliques utilisées dans certaines pièces. Le motoriste américain a été contraint de lancer une campagne massive d’inspection et de remplacement de réacteurs, qui a cloué au sol des centaines d’A320 et A220 – au point qu’Airbus a lancé une action en justice pour obtenir réparation.
En limitant la sous-traitance de l’activité de forge, Safran s’assure de conserver le contrôle sur cette part critique de la chaîne de valeur. Il évite également d’avoir recours aux grands noms du secteur situés aux Etats-Unis, avec lesquels toute collaboration commerciale est désormais assortie d’un risque politique loin d’être négligeable. Enfin, le motoriste s’octroie une part croissante de la valeur ajoutée de ses réacteurs dont le prix unitaire dépasse les 10 M€. De quoi augmenter encore sa rentabilité dans un contexte de croissance exponentielle du chiffre d’affaires.




