A la veille de la publication de ses résultats annuels, Technip Energies surprend en accélérant dans un domaine inattendu : le recyclage avancé des textiles. Un pari stratégique qui pourrait devenir un relais de croissance majeur et renforcer son positionnement dans l’après-fossiles.
Quelques jours avant l’annonce de ses résultats annuels 2025, qui seront dévoilés ce jeudi 26 février, Technip Energies a annoncé mettre les bouchées doubles dans une nouvelle activité : le recyclage de polyester.
Avec cette diversification inattendue, le groupe surtout connu pour son expertise dans la construction de terminaux de liquéfaction de gaz (GNL) ajoute une nouvelle corde à son arc.
Sa filiale Reju, dont la mission est d’industrialiser la transformation de textile usagé en polyester recyclé de haute qualité, a choisi le site de Lacq pour implanter sa future usine française de recyclage à grande échelle.
Si l’activité peut sembler anecdotique pour un spécialiste de l’ingénierie énergétique, elle est en réalité liée à une problématique industrielle majeure qui dépasse de très loin le sort réservé à nos vêtements usagés. Elle permettra au groupe d’acquérir un savoir-faire industriel dans un métier qui va s’avérer crucial : celui de la dépolymérisation.
Le modeste projet porté par Reju, qui ne devrait pas mobiliser plus d’une centaine de personnes, ne doit donc pas être pris à la légère. Il offre au groupe la possibilité de faire ses armes à peu de frais sur cette activité naissante, sans risque pour son modèle d’affaires traditionnel.
Technip Energies prouve une nouvelle fois sa capacité à valoriser son savoir-faire historique tout en s’essayant à de nouveaux métiers. Le dossier est d’autant plus séduisant pour les investisseurs de long terme que l’action a vu son prix refluer de 20 % sur six mois du fait de la baisse des prix des hydrocarbures.
Evolution du cours de l’action Technip Energies sur cinq ans. En prenant du recul, la baisse de 20 % des six derniers mois apparaît comme une saine respiration de marché.
Source : Google Finance
Technip Energies : derrière les vêtements, une révolution pour l’industrie du plastique
Dans leur communication, Reju et Technip Energies mettent principalement en avant les arguments environnementaux.
Il est vrai qu’avec 121 millions de tonnes de textiles produites par an, dont seul 1 % est recyclé, l’enjeu écologique est majeur. Eviter la mise en décharge ou la combustion en incinérateur de cette quantité astronomique de vêtements est une mission fort louable qui mériterait en soi d’importants investissements. Moins de déchets à gérer, moins de besoins en matières premières : le recyclage a un intérêt à chaque étape de la chaîne de valeur.
Les enjeux dépassent toutefois largement les questions écologiques.
Le procédé utilisé par Reju se base sur des brevets déposés par le groupe IBM, qui a mis au point une technologie de dépolymérisation permettant de régénérer le polyester et le PET. Avec cette méthode brevetée, les vêtements usagés sont transformés en rBHET, un monomère utilisé comme matière première industrielle, qui sera ensuite re-polymérisé pour créer du PET.
En repassant par la case « monomère », Reju ferme le cycle de vie du polyester et permet aux clients industriels de disposer d’un polymère ayant des propriétés physiques et chimiques identiques à ceux issus de l’industrie pétrolière. La startup règle ainsi un problème majeur du recyclage des plastiques : celui des caractéristiques des matériaux lors de leur deuxième vie. Là où la plupart des plastiques recyclés sont bien moins performants que lors de leur première utilisation, la dépolymérisation permet de repartir de molécules saines.
Mieux encore, selon les annonces du groupe, le polyester issu du recyclage est même considéré comme particulièrement qualitatif du fait d’un taux d’impuretés très bas. A qualité équivalente, le prix serait seulement 50 % supérieur à celui des équivalents produits à partir d’énergies fossiles : un surcoût qui semble tout à fait acceptable pour les clients industriels souhaitant s’approvisionner en matières premières recyclées.
Une activité amenée à prendre de l’ampleur
La stratégie de Reju est de mailler la planète avec ses centres de recyclage. Chaque unité aura une capacité de 50 000 tonnes de rBHET par an, permettant la production de 38 000 tonnes de polyester de qualité industrielle.
Après une première installation à Francfort, Reju a annoncé en mai dernier l’ouverture d’un site supplémentaire aux Pays-Bas. Le mois dernier, c’est le site de sa future usine aux Etats-Unis qui a été choisi : le futur centre de régénération sera installé à Rochester, dans l’Etat de New York.
Selon les informations diffusées dans la presse, Reju serait déjà en pourparlers avec une soixantaine d’acteurs de l’habillement (mode et sport) déjà acheteurs de polyesters qui pourraient être intéressés par de la matière première « verte ».
Les objectifs de Reju sont ambitieux, avec une cible de chiffre d’affaires de 2 Mds€ d’ici dix ans seulement. Si la startup atteint ce niveau d’activité, elle aura un poids significatif dans les comptes de Technip Energies dont les ventes totales étaient de 6,9 Mds€ en 2024.
A titre de comparaison, la branche Technology, Products and Services (TPS) devrait générer entre 2 et 2,2 Mds€ de chiffre d’affaires sur l’exercice 2025, tandis que l’activité historique de projets est attendue à 5 Mds€.
De nombreux relais de croissance pour l’après-fossiles
L’accélération des investissements dans le recyclage de polymères n’est que la manifestation la plus récente de la volonté de diversification de Technip Energies.
En 2016, le groupe a racheté la technologie Hummingbird au pétrolier BP. Il a ainsi fait main basse sur une méthode unique de conversion de bioéthanol en éthylène, maillon crucial pour une production efficace de carburant de synthèse.
Ce faisant, Technip Energies s’est positionné comme un acteur irremplaçable dans le secteur naissant du carburant durable pour l’aviation (SAF). La société américaine LanzaJet, qui s’appuie sur Hummingbird, a justement annoncé au mois de janvier avoir commencé la production de SAF sur son site de Freedom Pines (Géorgie). L’installation a pour but de valider la faisabilité des méthodes de conversion de bioéthanol, de gaz résiduaires et de biomasse en SAF.
Technip Energies et LanzaJet ont déjà touché 200 M$ de subventions en 2024 de la part du Département de l’Energie dans le cadre d’un projet bipartisan doté d’une enveloppe de 5 Mds$. Un montant non négligeable, qui n’est pourtant rien face au potentiel du marché du SAF. Estimé à 200 Mds$ d’ici la fin de la décennie, il pourrait faire de Technip Energies un acteur majeur de l’après-pétrole.


