Secoué en 2022 par l’explosion des prix du gaz, BASF aurait pu replonger avec la fermeture du détroit d’Ormuz. Mais le géant allemand, vacciné par la précédente crise énergétique, a profondément revu son modèle. Résultat : une activité bien plus résiliente que prévu et un premier trimestre qui déjoue les scénarios les plus sombres.
La crise énergétique liée à la fermeture du détroit d’Ormuz ressemble, à bien des égards, à celle qu’a connue l’Europe en 2022. Dans les deux cas, le choc économique vient d’une diminution soudaine de la quantité d’énergie disponible. Notre économie industrielle reposant sur une utilisation massive d’énergie, toute baisse de la disponibilité se traduit immédiatement par une baisse de la production.
La vaine tentative des gouvernements européens, il y a quatre ans, de compenser le manque d’énergie par des subventions, des aides, et des plafonds de prix de marché est venue rappeler une réalité cruelle : États et banques centrales peuvent imprimer de l’argent, pas de la richesse.
L’énergie, véritable sang de notre économie, ne fait pas exception à la règle. Impossible de changer sa quantité par des tours de passe-passe monétaires. Lorsque les MWh manquent, qu’ils soient apportés par le pétrole, le charbon, ou l’électricité, certains consommateurs ne peuvent plus être servis.
Lors des premiers mois de la guerre en Ukraine, ce sont les chimistes européens qui ont principalement fait les frais de la disparition du gaz russe. Avec une activité très énergivore, des coûts salariaux particulièrement élevés, et faisant face à une concurrence internationale exacerbée, ils ont subi de plein fouet la hausse des prix de marché du MWh. Perdant le bras de fer avec les autres agents économiques, ils ont été les premiers à jeter l’éponge et à cesser d’acheter du gaz.
Ainsi, le géant allemand de la chimie BASF a réduit sa consommation de gaz de 35 % en 2023. Cette baisse de la consommation n’était pas attribuable à une amélioration de ses procédés industriels ou de son efficacité énergétique, mais à une multiplication des interruptions de production. De fait, sur l’année 2023, ses ventes ont plongé de plus de 21 % par rapport à 2022, tandis que l’EBITDA s’effondrait de 29 %. Alors qu’il s’établissait autour de 10 Mds€ par an entre 2016 et 2022, il a chuté pour ne jamais rebondir. De 7,6 Mds€ en 2023, il a glissé à 7,2 Mds€ en 2024 et 6,6 Mds€ en 2025.
La fermeture du détroit d’Ormuz et la perte de plusieurs dizaines de pour cent de la production de gaz mondiale aurait donc pu causer un cataclysme d’ampleur similaire. Mais, au grand soulagement de ses actionnaires, BASF a tiré les leçons de la dernière crise énergétique.
En diversifiant ses sources d’approvisionnement autant que ses implantations géographiques, l’allemand dispose d’un modèle d’affaires bien plus résilient qu’en 2022. Les chiffres du premier trimestre montrent que la situation est bien moins grave qu’elle n’aurait pu l’être. Les marchés se prennent même à espérer un retour à la croissance grâce à son activité hors d’Europe, et ont fait progresser le titre de 20 % depuis le 1er janvier.
Evolution du cours de l’action BASF sur cinq ans. Malgré une hausse de 20 % depuis le 1er janvier, le titre reste loin de ses niveaux du début de la décennie.
Source : TradingView
La Chine, nouveau terrain de jeu de BASF
Le premier trimestre était à haut risque pour BASF. Entre le ralentissement économique qui a touché l’Europe fin 2025 et la hausse brutale des prix de l’énergie à partir du mois de mars, tous les voyants étaient au rouge sur le Vieux Continent.
Le chimiste peut donc se féliciter d’avoir bouclé un trimestre plus qu’honorable, avec une contraction du chiffre d’affaires limitée à 3 % sur un an, à 16 Mds€.
Mais cette relative stabilité de l’activité cache d’importantes disparités. Entre le T1 2025 et le T1 2026, les ventes se sont contractées de 3 % en Europe, passant sous la barre des 7 Mds€. La baisse a été encore plus prononcée en Amérique du Nord, avec une chute du chiffre d’affaires de 9,9 % sur un an, à 4,38 Mds€. Les zones Amérique du Sud, Afrique et Moyen-Orient, comptabilisées ensemble dans les chiffres du groupe, ont vu leur contribution dégringoler de 14 %, à moins de 740 M€.
Dans ce tableau apocalyptique, une zone se distingue : l’Asie/Pacifique. Elle a connu une croissance de l’activité de 8,8 %. En Chine, la croissance s’est avérée encore plus impressionnante puisqu’elle a dépassé les 20 %.
Cette surperformance est d’ailleurs amenée à se prolonger dans les prochains mois grâce à la botte secrète de BASF : le méga-site de Zhanjiang.
Une production chinoise pour alimenter la croissance
Bien conscient que le modèle d’exportation de produits européens au prix fort en Chine n’est plus d’actualité, BASF a déplacé le centre de gravité de son activité pour profiter du dynamisme de l’Empire du Milieu.
Son site de Zhanjiang est à la hauteur de l’importance de l’économie chinoise. Financé par une enveloppe d’investissement de près de 9 Mds€, sa construction a débuté au mois de mai 2020. Dès 2022, la première usine implantée sur place a commencé la production de plastique. Elle fut suivie par une usine de polyuréthanes en janvier 2024, et par l’allumage du premier vapocraqueur en janvier 2026.
Le méga-site de Zhanjiang : le cheval de Troie de BASF dans l’Empire du Milieu.
Photo : BASF.
Aujourd’hui, le site abrite 18 usines contenant 32 lignes de production différentes. Il accueille le premier vapocraqueur alimenté à 100 % par de l’énergie renouvelable, dont la capacité est d’un million de tonnes d’éthylène par an.
À terme, le site devrait être entièrement alimenté en énergie renouvelable, et sera non seulement un démonstrateur technologique, mais en prime un site de production dont les coûts d’approvisionnement en énergie ne dépendront pas des prix spot de l’énergie.
La situation de BASF est ainsi bien différente en ce printemps qu’elle ne l’était il y a quatre ans de cela. La direction prévoit d’ailleurs que, malgré la guerre en Iran, l’EBITDA devrait s’établir entre 6,2 Mds€ et 7 Mds€. S’il atteint le haut de la fourchette, il sera en hausse sur 12 mois — une première depuis quatre ans.
D’ici la fin de l’année, les coûts de fonctionnement devraient par ailleurs diminuer de 2,3 Mds€. De quoi offrir des marges supplémentaires en cas de prolongation du conflit, et permettre de patienter avant que le groupe ne tire parti de son implantation en Chine.



